Né en 1943, Bernard Soubirou-Nougué a passé ses vacances d'adolescent dans le Morbihan. Il y est revenu en 2015 pour, entre autres activités, écrire.

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Les extraits

 

Le Chaos des certitudes

 

Mardi 20 mai 2025

 

L’infirmière était entrée dans la chambre 305 un peu inquiète car il n’avait pas répondu à l’appel du dîner alors que d’ordinaire il était si ponctuel, parfois en avance, rarement en retard de plus d’une à deux minutes et encore bien souvent était-ce dû à l’attente de l’ascenseur sur le palier. Tous les pensionnaires valides dînaient à la même heure et créaient des embouteillages dans les étages. Mais ce jour-là, un mardi, on l’attendait à sa place depuis vingt minutes ce qui parut anormal et l’était. Je lui fus reconnaissante de mourir un mardi. En début ou en fin de semaine j’aurais été contrariée. Le mardi c’est bien, les boutiques sont toutes ouvertes et l’enterrement peut avoir lieu le jeudi ou le vendredi, ce qui convient à tout le monde et n’oblige en rien à bouleverser des plans de week-end agencés parfois longtemps à l’avance. De plus, c’était au mois de mai à une période où personne n’est déjà parti en vacances. Tout s’est déroulé le plus agréablement possible. Le printemps était serein. Les infirmières avaient été libérées de leur travail pour que celles qui le désiraient puissent participer à la cérémonie, ce qui avait beaucoup plu aux membres de la famille ainsi qu’aux autres invités. Bien évidemment, il s’agissait uniquement des jeunes femmes qui s’étaient occupées de lui et qui avaient su adoucir les souffrances de ses derniers jours. Seule celle qui l’avait trouvé mort n’était pas venue. Elle n’avait pas apprécié le dernier clin d’œil de mon père. Elle avait ouvert la porte de sa chambre et l’avait aperçu nu sur son lit tenant dans sa main son sexe rabougri, mou et dégoulinant d’une triste sève jaunâtre. Sur le téléviseur défilaient les images d’un film pornographique. Le vieux dégoûtant, pensa-t-elle, se sera endormi après s’être masturbé en regardant ces ignominies. Je compris, beaucoup plus tard, lorsqu’elle put me décrire la position dans laquelle elle l’avait trouvé que mademoiselle Claire, c’est ainsi qu’elle se prénomme, était prude. Enfin, elle devait en avoir vu d’autres, comme l’on dit couramment et parfois trop légèrement. Elle éteignit la télévision, arrêta le magnétoscope et se dirigea vers le lit pour le réveiller et lui proposer d’être servi dans sa chambre car il était très en retard pour descendre au restaurant, d’autant qu’il convenait qu’il se lave et s’habille.

Je raconte tout cela parce qu’elle me le répéta tant de fois que j’estime qu’il est normal que vous le lisiez, ne serait-ce qu’une fois. Ce qu’elle vit ensuite, elle ne l’avait jamais encore vu, mais je pense que mademoiselle Claire n’en oubliera pas de sitôt la vision. Lorsqu’elle étendit la main pour secouer mon père son regard se figea sur l’immense tache rouge qu’il avait sous les fesses et dans laquelle il baignait littéralement. C’est la vue du trou d’où s’écoulait lentement un liquide rouge noir qui la fit hurler. Il paraît que son cri fut long, violent, strident et déchirant. Il transperça les étages de la maison pour parvenir aux oreilles de deux de ses collègues qui accoururent et eurent beaucoup de mal à ne pas crier plus fort que mademoiselle Claire, si bien que quelques instants plus tard lorsque la directrice arriva dans la chambre, elle trouva une grande partie de son personnel qui poussait des cris effrayants.

Le trou était situé en dessous des bourses que la balle avait éclatées avant de pénétrer dans le corps tel un violent suppositoire perforant tous les viscères rencontrés sur son passage. L’hémorragie fut très rapide, fluide et mortelle.

 

C’était juste après la mise en terre et la cérémonie pompeuse des condoléances sincères ou hypocrites, mondaines, parfois touchantes, Antoine Lamoutarde regardait le trou avec le cercueil recouvert d’un mélange de terre et de fleurs jetées sans ordonnancement. En dépit de toutes les raisons professionnelles d’être présent, le Directeur régional de la Police était ému et fasciné par notre prochaine et inéluctable demeure à tous. Il regrettait son tiède cocon prénatal et contemplait son futur humide et sinistre.    

 

La solitude du héron à marée basse

 

 

 

 

 

Trois goélands dans le ciel.

 

 

 

Ronan vagabonde entre Finistère et Morbihan. Il arrive de Concarneau, ville de gloire, de remparts et d’histoire, berceau de marins célèbres. Après avoir déjeuné à Vannes, cité médiévale, petite fée de son enfance, son errance le guide sur les sentiers côtiers de Séné.

 

À présent Ronan pétrifié de bonheur, à l’entrée du bois de pins de La Villeneuve, petite avancée de terre plantée d’arbres sublimes au milieu de l’eau, contemple le ballet anarchique des branches de pins dans lesquelles Éole s’amuse.

 

La tempête souffle dans son dos et joue le grand air de « l’Opéra du vent » dans ces troncs presque nus, soldats sans armes, magnifiques gardiens d’un lieu sublime. Ronan, immobile, figé en une contemplation quasi extatique, s’attend à voir surgir Arthur ou Perceval, Tristan et Lohengrin, le Cid Campéador, Murat et ses hussards, Alexandre Le Grand chevauchant au côté de Gengis Khan, Wotan ou Zeus lui-même.

 

C’est un pays de pierres de granit et de bois, un pays de sable et de roches, d’écume et de varech, un pays d’illusions grandioses, si rude et si tendre, sauvage et ensorcelant, aux miraculeuses lumières couchantes.

 

Ronan, natif d’Arradon, est un jour parti faire le journaliste à Paris, rubrique culturelle, et depuis il visite la France au bon vouloir des expositions de peintures ou de sculptures, voire de photographies.

 

Aujourd’hui Ronan, de retour pour un vernissage au château de Kerguéhennec, magnifique écrin pour peintures et sculptures parfois monumentales, profite d’une journée d’avance pour retrouver quelques souvenirs de sa jeunesse.

 

Sa sélection ne concerne que les bonnes réminiscences, les autres jetées aux oubliettes des châteaux en granit ou aspirées par les tourbillons d’Éole furieux sont depuis longtemps disparues de sa mémoire.

 

Demain il a rendez-vous avec Gwendall Le Goff qui peint uniquement des hommes oiseaux ou des oiseaux hommes, ce qui l’intrigue.

 

Mais d’abord, il est passé se recueillir dans les ruines de Saint Maurice frôlées par la Laïta, lumineuse frontière entre le pays de « fin de terre » et le pays de la « petite mer ».

 

 

 

Aux murs sont accrochés d’immenses tableaux, véritables symphonies de couleurs où se prélassent de gigantesques goélands à tête d’homme ou de femme qui se pavanent en compagnie de majestueux goélands à corps de femme ou d’homme, toujours sur un fond de paysage fauve, véritable délire luxuriant de nuances hystériques et cependant sources de tendresse. Tout cela éclabousse une immense beauté qui bouleverse Ronan.

 

Après être resté fort longtemps en admiration devant les toiles, il cherche le peintre pour lui dire tout le plaisir qu’il ressent et lui poser la question qui le taraude : d’où vient cette inspiration et surtout l’amour fou qui semble s’échapper de chaque scène ?

 

Le critique d’art après quelques efforts pour arracher l’artiste à ses admirateurs s’isole avec Gwendall et lui dit son immense bonheur de découvrir un grand peintre de surcroît virtuose portraitiste de l’imaginaire. Ils parlent longtemps, oublient les autres et vont au bistro le plus proche vider une ou deux fioles pour sceller une complicité naissante.

 

Ronan demande alors :

 

— Pourquoi des goélands si charnels, si tragiquement humains ? J’ai l’impression qu’en fait votre peinture n’est qu’une mise en couleurs de votre souffrance.

 

Gwendall lui répond qu’il ne fait que peindre son père et sa mère. Il n’en dira pas plus ce soir.

 

— Mais si demain cela vous intéresse toujours venez me voir chez moi et si j’ai l’âme sereine je vous en dirai plus, sinon je vous chasserai, vous et vos interrogations.

 

Là-dessus ils boivent une autre fiole et se séparent presque amis de toujours mais ils ne le savent pas encore.

 

Le lendemain, Ronan de plus en plus curieux arrive chez Gwendall.

 

— Bonjour, avez-vous l’âme sereine ou dois-je déguerpir ?

 

— Soyez le bienvenu, mais laissez-moi parler sans m’interrompre sinon je ne pourrai pas aller jusqu’au bout de l’histoire.

 

— D’accord, je vous écoute et je ne dirai mot que lorsque vous m’y autoriserez.

 

Alors Gwendall raconte :

 

« Mon père, Pierrick Le Goff et la Marie-Pierre Morvan, ma mère, étaient nés le même jour à la même heure dans deux maisons voisines sur la hauteur de Port Blanc. Leurs mères, Gaëlle et Joséphine, très liées par une amitié profonde ne mirent que trois ou quatre jours à se montrer leurs petits trésors respectifs, si bien que vingt ans plus tard quand ils se marièrent, Pierrick pouvait dire qu’ils se connaissaient depuis toujours et qu’il aimait sa Marie-Pierre depuis quasiment son premier jour et que c’est à lui, Pierrick Le Goff, qu’elle adressa son premier sourire amoureux. Il sut immédiatement qu’elle serait son éblouissante, sa bouleversante et merveilleuse amante même s’il mit quelques années à oser le lui déclarer.

 

Bien sûr entre temps ils grandirent, toujours ensemble, leurs maisons étaient si proches qu’il y avait une cour commune. Ils y firent leurs premiers pas. Marie-Pierre la première et Pierrick un bon mois plus tard.

 

"Serait-il paresseux ce gamin-là ?" se demandaient Gaëlle, la mère et Erwan le père, véritable couverture de mode du pêcheur breton. Toujours couvert d’un ciré jaune avec un grand chapeau de pareille couleur pour la pluie ou une casquette bleue pour le soleil, un brûlot aux dents, il était marin pêcheur, patron de son chalutier et fier plus que tout d’être le père d’un gaillard prénommé Pierrick pour lequel il attendait avec impatience le moment de lui confier tous ses secrets sur le golfe qui étirait son rêve marin en face de sa maison.

 

De la fenêtre du premier étage il pouvait connaître l’humeur journalière de son immense voisin chez qui, chaque jour que le calendrier égrène, il allait sur son bateau chercher de quoi faire vivre Gaëlle et Pierrick qu’il portait en lui et qui étaient sa respiration et son sourire d’homme de mer. Il rapportait souvent les poissons et crustacés pour Joséphine et Armel les parents de Marie-Pierre et les amis les plus fidèles. Tous les deux fonctionnaires de l’état français mais chérissant plus que tout la terre bretonne de leurs aïeux :  pour leurs âmes et leurs yeux le plus beau pays du monde. En remerciement du poisson ils réglaient toute la gestion administrative de la pêche d’Erwann.  Ces quatre-là, à l’instar de leur progéniture ne se quittaient jamais.

 

Erwan, mon grand-père apprit tout du Golfe du Morbihan à mon père Pierrick.

 

Il commença par lui dire le nom des îles, il ne savait pas s’il y en avait quarante, cinquante, ou plus encore. Tout a été dit sur le nombre d’îles dans le golfe, les affirmations les plus délirantes ont donné naissance à des estimations fantaisistes. Par contre il savait qu’elles étaient sa protection puisqu’elles protégeaient la côte, là où est la demeure, celle de toujours, là-haut perchée.

 

Erwan fit l’inventaire. Il exhuma une imposante carte marine et montra à Pierrick où étaient ancrées les très grandes comme l’Île-aux-moines ou l’Île d’Arz. Puis il désigna Tascon, Ilur, Gavrinis et l’Île de Berder comme étant importantes. Il accorda une mention à Irus, Boëdic, Iluric, aux Logoden la grande et la petite, Boëd, l’Île Longue ou encore La Jument. Puis il envahit le cerveau de l’enfant avec les noms de Bailleron, Béchit, Brannec, Brouel, Drenec, Holavre, Mouchiouse, Île des Œufs, Île aux Oiseaux et d’autres encore comme Piren, Trohennec, Quistinic, sans oublier les Sept Îles qui en réalité n’en font qu’une. Dans l’âme et le cerveau de Pierrick, ces noms de lieux magiques composaient un superbe poème, comme un parterre de fleurs sur la pelouse d’un château de la fée Morgane.

 

À la sortie du golfe, Erwan raconta Méaban simple îlot qui possède un gisement de moules. Le grand-père raconta à son petit-fils l’histoire de cet empereur qui n’était pas breton, mais qui voulait conquérir le monde. Quand il eut narré les hauts faits guerriers de celui qu’on appelait l’Ogre, il lui dit que cette « terre de mer » inhabitée avait inspiré Bonaparte qui envisageait très sérieusement la construction d’un fort militaire et qui commanda un rapport sur ce projet ainsi que sur d’autres constructions dans les îles voisines. Napoléon ne vint pas, pour le remplacer le Goéland marin et le Cormoran huppé en ont fait leur domaine de prédilection.

 

"Te rends-tu compte, gamin, que ce bout de terre et de cailloux a failli recevoir la visite des canonnières de Napoléon ? C’est qu’il le jugeait important, notre golfe, l’empereur. Pour une fois je suis d’accord avec lui."

 

Il parla de l’Île aux Oiseaux, véritable quartier général des oiseaux de mer, sur laquelle on ne peut pas accoster pendant la période de nidification.

 

Il lui dit que l’Île Tascon est nichée au fond du golfe et qu’elle est reliée au continent par un passage qui permet de la rejoindre à pied à marée basse. Refuge des canards, colvert ou pilet ainsi que des bernaches et pluviers argentés elle est encore cultivée.                                             

 

De l’Île-aux-moines, la plus grande île du golfe il lui montra la forme en croix.

 

"Tu verras, il y reste de nombreux vestiges néolithiques, notamment le dolmen de Penhap sur lequel quand j’étais enfant je jouais à cache-cache avec ta grand-mère et ton grand-père. Je les trouvais toujours très rapidement et eux mettaient très longtemps à me découvrir. Ensuite, c’étaient les menhirs et les tumulus qui servaient de terrains de jeux et de cachettes idéales. Dans le Cromlech de Kergonan, l’un des plus grands d’Europe, pour la première fois, j’ai embrassé sur la joue ma cousine Léna."

 

Alors il lui montra sur la carte l’Île d’Arz, ou l’île des capitaines, et lui dit qu’elle était sa préférée, qu’il aimait ses lumières et ses paysages, qu’il la trouvait à la fois sauvage et reposante. Habitée de longue date, comme le reste du Golfe, elle a subi l'occupation des Celtes, des Vénètes, des Romains et des Bretons qui vinrent nombreux pour cultiver et s’enrichir grâce à ces terres fertiles.

 

"Écoute bien, mon fils, je vais te confier un secret. Sur Arz posé ou presque au milieu de la mer, le moulin à marée du Berno, construit au seizième siècle, me procure toujours une grande émotion. Sans pouvoir dire précisément pourquoi, je ressens devant cette bâtisse l’impression d’avoir déjà vécu en ce lieu. Tu ne le diras à personne ?

 

— C’est promis, papa.

 

— Enfin il faut que tu saches tout. Cette terre est pour moi l’île du bonheur, c’est sur sa lande que j’ai embrassé Gaëlle, ta mère, d’un long baiser de passion et nous nous sommes promis amour et tendresse jusqu’à la fin de nos jours. C’est des lumières de cette île que tu es né."

 

 

 

À l’évocation de l’Île d’Arz, Ronan a un léger tremblement qui n’échappe pas à Gwendall.

 

— Fatigué ? Voulez-vous que je m’arrête ?

 

— Non, pardonnez-moi. Cette belle histoire d’amour m’a rappelé des souvenirs plus ou moins heureux. Je dois vous avouer que moi aussi j’ai aimé cette lande plus que toute terre au monde et que je me souviens des serments voluptueux qui n’ont malheureusement pas connu l’éternité des promesses de vos grands-parents. Excusez mon interruption. Continuez, je vous en prie.

 

« En même temps qu’il lui en contait l’histoire, Erwan emmena mon père sur son bateau chaque fois qu’il en avait le loisir et ils visitaient ensemble toutes les îles mais aussi les nombreux petits îlots sans nom, voire même les simples rochers. Ils accostaient là où ils le pouvaient et passaient des moments de vie extraordinaires entre père et fils, de ces jours qui restent au fond de l’âme comme des instants de plénitude totale. Le bonheur de donner et celui de recevoir étaient au rendez-vous de chaque sortie en mer dans le golfe et souvent plus loin dans l’océan.

 

Ils allèrent sur Houat, accostèrent sur Hoedic et abritèrent leur bateau à Belle-île-en-mer, mais pour Pierrick c’est Houat, avec ses souvenirs de marches sur l’immense plage de sable et la couleur de la mer qui feraient croire à un atoll de l’océan indien, avec ses captures d’ormeaux, ses fricassées de couteaux et ses bivouacs de jeune adolescent, qui sera pour l’éternité l’île de son cœur. »

 

— Comment savez-vous tout cela ?

 

« Ma mère Marie-Pierre qui ne quittait pas son Pierrick était pratiquement de toutes les sorties. Ils allaient à l’école ensemble dans la même classe et pouvaient vivre leur adolescence fusionnelle.

 

Ils grandirent et écumèrent la baie grandiose. Plus tard sur Houat, un jour de grande lumière, c’est sur la lande qu’ils transformèrent leur amitié d’enfance en une histoire d’amour fantastique qui dure toujours.

 

Tous les coins, tous les recoins, bancs de sable, rochers dissimulés, terre à ajoncs, lande, grèves caillouteuses, endroits paradisiaques, Pierrick les avait gravés dans son âme et les chérissait tous de la même tendresse.

 

À dix-huit ans en même temps que son bac il reçut un petit voilier et découvrit la liberté totale. Il fit des études et devint instituteur, navigateur et capitaine d’un tout petit bateau, quant à ma future mère elle fit les mêmes études et devint institutrice et "matelot" sur ce tout petit bateau qui avait l’amour de sa vie pour skipper.

 

Ils se marièrent à vingt ans, ils continuèrent à explorer le golfe et enseignèrent. À leurs élèves, outre l’histoire et la géographie, en plus du calcul et de la grammaire, ils racontaient le golfe. Un jour, à un moment perdu, ils me conçurent.

 

Alors, nous étions trois et en trio nous naviguions. Dès que nous avions un moment de loisir, nous voguions sur cette mer parfois calme et sereine, quelquefois plus agitée et capable d’être cruelle.

 

Maintenant sur le bateau il y avait un capitaine, une seconde et un mousse qui commençait à aimer ce lieu sans savoir que dans quelques années il le haïrait.

 

Le temps passa : entre l’école et la mer, entre mon père et ma mère, mon enfance fut très heureuse. Mes parents très amoureux l’étaient également de leur fils. Avec mes grands-parents j’avais un fan club incroyable, pas forcément objectif, qui affirmait que j’étais la dixième merveille du monde, mes parents étant quant à eux la huitième ex-æquo, ce qui me propulsait deux places plus loin.

 

Et puis un jour brutalement je quittai l’enfance pour entrer dans la douleur. »

 

— Ronan, croyez- vous au destin ?

 

— En principe non, mais parfois oui lorsque je ne comprends pas les conséquences d’un drame ou d’un miracle.

 

— Je vais vous dire le mien si vous avez encore quelque patience.

 

— Mon temps est le vôtre : tant que vous racontez j’écoute avec avidité, dès que vous êtes fatigué je me sauve et vous laisse tranquille.

 

« Un matin, j’avais douze ans, nous devions partir tous les trois naviguer mais j’étais souffrant, quelques douleurs au ventre comme en ont souvent les enfants le jour des compositions au collège, avec un peu de fièvre. Ce n’était pas de la comédie car j’aimais tellement le bateau que j’étais prêt pour embarquer mais ma mère jugea qu’il était plus sage que je reste à la maison pour garder la chambre, plutôt que de prendre le risque de manquer le collège le lendemain. Être malade un jour de congé, quelle ironie du sort ! Elle décida de rester avec moi pour vérifier que ce malaise, sans aucun doute passager, ne dégénère et ne demande des soins beaucoup plus importants.

 

Mon père dont on n’avait nul besoin à la maison partit seul sur son petit voilier, toujours le même, celui de son adolescence.

 

Je ne l’ai jamais revu ni vivant ni mort. »

 

— Je suis profondément désolé pour vous. Je peux vous laisser ou nous pouvons parler d’autre chose.

 

— Non merci, je vais bien. Cela s’est passé il y a maintenant plus de vingt ans. Voulez-vous un autre café ?

 

— Avec plaisir, merci.

 

« Nous l’avons cherché partout au milieu des îles. Le temps n’était pas particulièrement mauvais sinon ma mère ne l’aurait pas laissé partir. Que s’est-il passé, nous n’en savons rien. Sans nul doute c’est au retour de Houat que le drame a eu lieu. On a retrouvé son voilier cassé sur le caillou de Méaban, vide et très abimé. Une erreur grave de navigation ? Un énorme coup de vent imprévu et d’une violence extrême ? Un malaise ? Toutes les hypothèses ont été passées en revue, aucune n’a semblé recevable, le mystère a duré longtemps. »

 

— Ce qui veut dire que maintenant il est résolu ?

 

— J’y arrive.

 

« Nous n’avons jamais retrouvé son corps, mais la mer étant si nourricière et parfois tellement dévoreuse que paradoxalement nous en fûmes moins étonnés. Et pourtant nous l’avons cherché partout, partout et partout sans relâche pendant des jours, des nuits et des jours et des nuits. Rien, nous n’avons rien trouvé.

 

Un peu plus tard la mer nous a rendu les débris du bateau.

 

Après les pleurs et le profond désespoir, ma mère n’a plus eu que deux objectifs dans sa vie : tout d’abord encenser l’image de mon père en consacrant tous les jours du temps pour des prières païennes, ensuite faire de l’ado que j’étais un homme dont elle serait aussi fière qu’elle était amoureuse de mon père, ce qui plaçait très haut le challenge.

 

Elle me parlait de lui, me racontait l’homme qu’il était et faisait naître et grandir en moi l’immense fierté d’être Gwendall, fils de Pierrick. En même temps la douleur de son absence habitait mon esprit et me faisait rêver à des retrouvailles marines.

 

Alors elle et moi, nous nous installâmes dans une vie de souvenirs et d’ambition.

 

Je redoublai d’efforts et pour justifier ma vie, je raflai tous les tableaux d’honneur qui passaient à ma portée.

 

Je grandis, bouclai le lycée avec une mention très bien et entrai à l’université pour y être un futur brillant juriste car dans ma tête je devais au nom de ma souffrance combattre toutes les injustices.

 

Je détestais le golfe et ses îles cailloux monstrueux et ne voulais plus y aller. Le seul jour où ma mère et moi fûmes en désaccord fut celui où armé d’une masse de terrassier je voulus aller demander à mon grand-père de me prêter une barque pour que je puisse réduire en une poussière plus fine que le sable de la plage de Houat l’îlot de Méaban sur lequel mon père s’était fracassé. Pour le venger je voulais le briser en passant ma rage et ma douleur sur ses ruines. Quand elle sut où j’allais, ma mère entra dans une colère noire que je ne soupçonnais pas de pouvoir exister en elle tant elle était douceur et tendresse. Elle m’interdit de sortir. Comme je me révoltais et criais mon devoir de vengeance elle devint comme une furie et hurla : "Si tu fais cela tu me tues et tu détruis mon espoir de vie future". Je n’ai alors rien compris mais devant sa détresse j’abandonnai le projet.

 

Le temps passa. Mon père me semblait pourtant toujours présent...