Ingénieur de carrière internationale, Christian Hersan a toujours été passionné par les langues et l’écriture. Il pratique cette dernière sous toutes ses formes : technique, épistolaire, pamphlétaire, littéraire et poétique.

Actif défenseur de la langue française, il a été apprécié, en son temps par Jean Dutourd de l’Académie française.

Poète, il a obtenu le Prix Jean de La Fontaine trois années consécutives : 1999 deuxième prix ; 2000 premier prix ; 2001 premier prix.

Romancier il a obtenu le Prix de la ville de Valence en 2001.

Christian Hersan est membre de l’AEB (Association des écrivains bretons) et sociétaire de la SPF (Société des poètes français).

Toria : L'extrait

Chapitre I

 

Sous la lumière de midi qui lui brûlait le dos, Toria vivait intensément. La mer en se retirant avait laissé quelques mares sur les bandes de sable coincées entre les rochers. Elle était accroupie dans l’une de ces flaques chauffées par le soleil de mai. Les pieds nus dans l'eau tiède, elle regardait nager par saccades anarchiques, les boucauds insouciants. L'un d'eux parfois finissait son saut maladroit entre ses petits doigts de pied. Déjà bien immobile, elle se figeait encore pour ne pas le chasser et l'observer ainsi, vivant, chez lui dans sa mare, libre et beau. L'ombre de Toria ainsi penchée découpait sur l'eau une fenêtre indiscrète au milieu des scintillements que le soleil lançait sur la surface environnante. Le bout de ses longs cheveux noirs que le moindre souffle d'air agitait, chatouillait cette eau calme et dessinait des rides qui allaient se perdre dans le goémon qui pendait des rochers.

Elle était restée ainsi, contemplative et passionnée, un temps qu'elle ne pouvait évaluer, un temps qui ne se mesure pas, un temps sans signification pour l'enfant qui se sent bien à faire ce qu'il fait. Elle continua sa pêche. Dans les lambeaux de sable s’étirant entre les rochers, elle cherchait les paires de petits trous révélant la présence des rigadeaux. Dès qu’elle en trouvait une, elle enfonçait doucement un index fin à côté des trous et le coquillage facilement délogé envoyait parfois une petite giclée d'eau en refermant brusquement ses valves l'une sur l'autre. Ramassé, il rejoignait le butin déjà recueilli dans le petit panier à crevettes que Toria portait en bandoulière et qui traînait dans l'eau des mares à chaque fois qu'elle s’accroupissait, qui dégoulinait le long de ses jambes à chaque fois qu'elle se redressait.

Elle se releva, vérifia l'importance de sa pêche en glissant un regard gourmand par le trou carré du couvercle de son panier. Son cœur bondit. Elle rejeta ses longs cheveux en arrière pour chercher autour d'elle le dos penché, la vareuse bleue délavée, usée, rapiécée et les yeux plissés qui partageraient sa joie.

— Regarde, Grand-Père, regarde tout ce que j'ai pris !

Elle avait rejoint le vieil homme en quelques bonds, éclaboussant l'eau des flaques, écrasant le goémon des rochers d'un pied sûr et léger, petite chèvre marine. Grand-Père s’était redressé d’un geste lent et douloureux ; il avait esquissé une grimace en portant ses mains à ses flancs, des mains carrées à la peau épaisse. Son béret noir, aplati sur l’avant, formait une visière insuffisante contre le soleil cuisant qui accentuait ses rides. Les pattes d’oie semblaient tirer ses yeux sombres vers les côtés. Son nez légèrement busqué surmontait une grosse moustache blanche dont les poils, en tombant, se recourbaient vers sa bouche en la cachant. La lumière assez vive du matin creusait au milieu de ses joues tannées et ridées des fossettes puériles, témoins discrets de la jeunesse qui ne s’efface jamais.

Le pantalon du vieil homme n’était pas en meilleur état que sa vareuse : une ficelle effilochée remplaçait la ceinture et les déchirures avaient été grossièrement fermées avec du cordonnet, au point de surjet, comme on ramende une voile avec les moyens du bord.

Les jambes portaient des anneaux blancs de sel, témoins de plusieurs immersions suivies à chaque fois d’un séchage naturel.

Le grand-père avait admiré la pêche de sa petite fille, avec l'accent inaltéré du Marcorignan natal :

— Hu là, comme tu en as ! C'est bien ma petite... Mais, tourne-toi voir un peu. Bon, mets vite ton gilet, ton dos commence à prendre de la couleur, une couleur qui va nous attirer des ennuis !

— Oh, non !

— Oh, si !

— Pourquoi ?

— Parce que les premiers soleils sont cuisants, et qu'il faut se protéger, ma caille. Allez. Sinon je vais me faire houspiller.

— Ah !

Toria prit lestement le gilet et l'enfila sur son maillot de bain.

Le vieil homme sourit, un instant débarrassé du poids des ans qu'une petite fille l'aidait à porter, dans ce matin de printemps où l'air calme leur offrait l'odeur des algues chauffées au soleil et du platin humide qui les séparait de la plage et de la végétation côtière, encore verte et fraîche. Tournant maintenant le dos au large, il regardait la ligne sablonneuse qui dans le lointain se tortillait dans l'air chaud. Il écoutait le faible bourdonnement de la vie terrestre, portant la tête à droite vers Les Moutiers, derrière les gros rochers de Nor, puis à gauche vers les falaises de Crève-Cœur.

Dans cette ambiance des premiers soleils réchauffant le sable mouillé et la nature gorgée de l'eau de l'hiver, dans ces odeurs marbrées de froid et de chaud, il se tourna vers Toria et laissa s'exhaler doucement un soupir de soulagement comme ceux qu'on libère après une grande douleur :

— Qu'est-ce qu'on est bien !

— Oh, oui, qu'est-ce qu'on est bien ! avait-elle répété en imitant le ton de son grand-père.

Le temps s'était pour eux arrêté un instant.

— Je crois qu'il faut rentrer, ma petite.

— Déjà !

— Peux-tu lire l'heure au clocher ?

Toria plissa les yeux et avoua :

— J'peux pas, Grand-Père, on est trop loin.

Le vieil homme à son tour avait examiné sa propre pêche. Regardant son seau, un seau d'enfant qu’il avait trouvé sur la plage, abandonné et rouillé mais aujourd’hui rempli de palourdes :

— Allez, j'essaie encore ces deux là et puis... fini !

Il avait indiqué du regard deux bandes de sable entre les rochers. Il reposa son seau, sortit sa baïonnette, souvenir rouillé d'une trouvaille qu'il avait longtemps cachée, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la guerre. C'était maintenant un engin de pêche efficace qui lui servait à labourer le sol tendre en longs mouvements. De temps à autre une palourde apparaissait sur le bord du sillon ainsi creusé. Il appliquait cette méthode un peu rustre aux endroits qu'il devinait appropriés. Ça ne marchait pas partout et il fallait connaître les bons coins. En ces temps, la méthode traditionnelle, plus raffinée, consistait à chercher les deux petits trous caractéristiques indiquant la "respiration" de la palourde à travers le sable. Là aussi il utilisait sa baïonnette, mais pour faire un seul trou, à l'endroit précis repéré.

Le seau était plein, vraiment plein cette fois. Il regarda la fragilité qui lui était confiée, qu’il fallait protéger, parfois malgré elle.

— Allons-y petite !

— Oui Grand-Père.

Ils avaient marché sur les rochers glissants, couverts d'algues épaisses, sur le sable dur et la vase molle; pataugé dans les mares, frottant leurs pieds l'un contre l'autre pour en dégager la boue; parcouru un kilomètre d’estran plissé de ces minuscules ondulations formées par le mouvement de la mer avant qu'elle ne se retire.

C'était un matin de grand beau temps et le léger nordet venant à leur rencontre portait les odeurs du sable chauffé de la plage.

— Regarde, on peut lire l'heure au clocher maintenant, je crois qu'il est une heure. Lis-tu comme moi, petite ?

— Oui Grand-Père, une heure; tu crois qu'on va se faire gronder ?

— Mais non, j'avais demandé la permission de rentrer plus tard.

— Et puis, dis donc, Grand-Père, avec toute cette pêche ! Qu'est-ce qu'elle va être contente, Mémère !

Il ne répondit pas ; la prévision, trop hasardeuse, faisait remonter brusquement son inconfort. Il marchait d'un pas machinal et régulier, appuyant sa fatigue sur ses bottes de caoutchouc, l'une noire et l'autre jaune. Il les avait trouvées au hasard de ses marches quotidiennes, mais à plusieurs mois d'intervalle. La première, la noire, lui était apparue coincée dans les rochers, à plusieurs kilomètres de la plage, un jour de grande marée basse. C'était un pied gauche. Il avait cherché l'autre en faisant une sorte de spirale, s'éloignant progressivement du point de sa première trouvaille, sans résultat. Il avait abandonné les recherches mais non la botte noire, encore en bon état et d'excellente qualité.

Des mois plus tard il avait aperçu, sur la décharge proche du cimetière, là où s'entassaient les fleurs fanées retirées des tombes ainsi que d'autres détritus domestiques, une botte jaune paille, d'aspect solide et de faible usure. Par chance, c'était sa pointure, du quarante, comme la noire. Et comme la noire, c'était un pied gauche, détail sans importance.

Joseph était donc superbement botté pour la pêche ; il l’aurait été aussi pour la cueillette et la promenade si sa femme l'y avait autorisé. Il avait essayé la noire à gauche et la jaune à droite, puis l'inverse. Dans les deux cas il avait l'impression que ses pas le dirigeaient vers la droite. Peu importait. L'avantage était que lorsqu'il se sentait les pieds las, il intervertissait ses bottes et retrouvait un confort nouveau, astuce restée ignorée et inexploitée pendant la majeure partie de sa vie car il n'avait jusque là porté que des chaussures tristement conventionnelles.

Toria et son grand-père avaient remonté la plage déserte, puis la rue de la Mer vers le bourg. Quelques bonnes odeurs de steak et de ragoût, échappées des fenêtres ouvertes ou des portes entrebâillées leur avaient donné des forces nouvelles pour remonter la rue Jean-Duplessis jusqu'à la maison que les grands parents de Toria louaient à l'année depuis trente ans.

À la retraite de Joseph ils avaient peu à peu déplacé leurs effets et leurs habitudes de Paris vers La Bernerie, jusqu'à ce qu'ils décident de vivre toute l'année dans ce village. C’était peu de temps avant l'arrivée de Sophie.

La maison était en haut de la rue, cent mètres avant la gare. De loin, Joseph avait aperçu sa femme sur le pas de la porte. Il n'aimait pas ça. Personne, dans la famille, n'aimait voir Floresta sur le pas de la porte à l'heure des repas. C'était un présage extrême. Ou bien — c'était rare — on était reçu avec l'humeur généreuse de la mère de famille détendue. Ou bien l'épicière avait été désagréable, le chat avait cambriolé le garde-manger et le fricot avait attaché au fond de la casserole en attendant les retardataires. Le ton était alors frisquet et les paroles grinçantes.

Le soleil ce jour-là avait fait son œuvre apaisante sur les rhumatismes et les humeurs de Floresta, la Picarde ombrageuse. Elle s'inquiéta des résultats de la pêche avec une bienveillance encourageante.

— Regarde, Mémère, regarde : j'ai plein de "raguideaux" pour les chats.

— Oh ! Oh ! Fin bien, ma fille, fin bien. Mais je t'ai déjà dit : Raguideau c'est le monsieur qui habite Les Carrés, celui qui a un vieux bateau à voile. Tu sais ? Et ce que tu as pêché ce sont des rigadeaux. Allez, répète : des rigadeaux.

Toria répéta en détachant les syllabes :

— Des... ri-ga-deaux

— Bien, et toi Le Père ?

Et Joseph répéta :

— Des ri-ga-deaux !

— Vieux machin ! Je te demande ce que tu as pêché.

Les lourdes moustaches blanches cachaient mal un sourire satisfait - satisfait d'avoir fait rire Toria.

— Des palourdes et quelques "quatre-moines".

— Ah... des quat'moines, j'aime pas ça.

— Je sais. C'est moi qui les mange.

— C'est tout ?

— ...

— Bon. C'est bien, c'est très bien. Allez, vite à table.

Joseph avait traversé la salle commune pour sortir dans la cour, suivi des deux chattes curieuses qui espéraient toujours recevoir quelques sous-produits de la pêche. Il avait rincé ses bottes à l'eau douce de la vieille pompe à brimbale. Marchant sur ses chaussettes, il était rentré mettre ses chaussures basses au cuir tant usé qu'on ne pouvait plus en deviner la couleur initiale. C’est qu’il les avait maintes fois ressemelées, comme il avait autrefois ressemelé les chaussures de ses cinq enfants. Il achetait le cuir en morceaux irréguliers qu’il façonnait à la forme exacte de chaque chaussure au moyen d’un tranchet confectionné dans une vieille lame de scie à métaux, aiguisée d’un côté et enveloppée d’une ficelle de l’autre pour faire office de manche. Les milliers de petits clous qu’il avait tenus dans ses doigts carrés et rivés dans les semelles en avaient presque usé son pied de cordonnier, cette sorte d’enclume de fonte qui a disparu de l’outillage ménager depuis bien longtemps.

Toria, fatiguée par ces heures de marche au soleil, s'était assise à table, tenue éveillée par la seule faim.

Joseph, les reins douloureux et l'estomac creux, alourdi par les premières chaleurs de la saison, s’attabla avec soulagement.

La maison était fraîche et la fatigue devenait une douce sensation d'abandon. Toria, hébétée par la somnolence qui l'envahissait, ne parlait pas ; les yeux figés, elle mangeait lentement, de bon appétit au début, puis de plus en plus difficilement jusqu'à ce que son dos cuisant ouvre une parenthèse obligée sur une assiette trop copieuse.

Sa grand-mère l'emmena dans une des deux chambres du premier étage et l'installa pour la sieste. L'air était chaud malgré les rideaux tirés, mais la lumière restait douce. Des rais et des ombres balayaient un morceau du plafond au dessus des rideaux de la fenêtre, à chaque passage de voiture. Mais comme c'était curieux : les rayons montaient quand la voiture descendait. Toria se laissa bercer par le bruit du vol des mouches pendant quelque temps. Elle regardait les lattes du plafond où les nœuds du bois composaient parfois des visages bizarres et des animaux fabuleux et inquiétants. Puis les ombres disparurent et les mouches ne volèrent plus que pour leur propre plaisir. Toria était repartie à la pêche dans le monde merveilleux de ses rêves.

Joseph avait pris une loupe et bourré sa pipe pour aller l'allumer dans la cour grâce au soleil presque vertical. Il en avait tiré quelques bouffées, en finissant son café, puis, comme souvent, il l’avait reposée avec une grimace :

— Cetteu pipeu, c’est vraiment dégueulasse !

Il lui avait préféré la sieste, cette volupté dont une longue vie de travail ne lui avait pas retiré le goût, cette consolatrice qui l'isolait un temps de la rugosité de la vie.

Cédric

 

 

Entre récit et fiction, entre rêve et réalité, le charme du roman n’est-il pas de nous distraire du monde habituel en nous faisait croire que nous y sommes toujours ?

C’est le cas de celui-ci narrant une vie normale c’est-à-dire imprévisible, chaotique, contradictoire et unique.

Cédric, aventurier de la modération et goûteur de rusticité cherche la simplicité et ne voit que des problèmes.

Les décors sont le pays nantais puis le pays sinagot.

Cédric (extrait 1)

C’était un très bel été, mais seuls les enfants et les insouciants s’en réjouissaient. Septembre était venu, paisiblement, raccourcissant ses jours, imperceptiblement, pour leur offrir un soleil caressant. Le soir, clément, apportait aux estivants le plaisir humide de cacher leurs peaux encore chaudes dans des chandails douillets. En fin d’après-midi l’eau paraissait plus tiède, le dernier bain plus doux encore, immersion sensuelle. La caresse de l’air devenu frais au sortir de l’eau, horripilait les peaux douillettes. Le sable sec devenu moelleux, les frileux s’y allongeaient pour en goûter la tiédeur.

Mais le petit garçon que sa mère appelait ne se souciait que de reboucher les trous qu’il avait faits pour construire son château de sable. On lui avait dit que c’était nécessaire pour éviter les chutes des promeneurs nocturnes. Obéissant, presque servile, il s’appliquait minutieusement à sa tâche.

Ainsi certains prenaient soin d’autrui par le détail, alors qu’ailleurs d’autres hommes se préparaient à tuer des hommes, massivement, rageusement.

Puis octobre était arrivé et certaines écoles étaient restées vides. C’était 1939 et les hommes, obsession éternelle, avaient encore une fois décidé de s’entretuer.

— Cédric ! Vite, il faut rentrer.

Le petit garçon avait aussitôt pris sa pelle et jeté un à demain résigné à ses amis qui restaient encore quelques instants sur la plage. Ils iraient peut-être manger des galettes derrière le Casino Hervé, énorme baraque en bois séparant les deux plages. Ah ! l’odeur des crêpes sarrasin… Il n’en avait jamais mangé là, il aimait seulement passer à côté pour se repaître de l’odeur, écouter le grésillement de la couenne frottée sur la galettière par la plantureuse crêpière qui jetait la pâte d’un geste simple et efficace avant de l’étaler prestement avec la roselle de bois noircie par ses mains grasses.

Mais il était trop tard. Ce serait pour demain.

La mère et le fils avaient remonté la rue de la Mer en silence.

— Maman ?

— Oui ?

— Tu parles pas…

— Euh… Je rêvais.

Elle s’était tournée vers son fils pour lui adresser un sourire morose.

— Ah bon… Et, …Papa va venir dimanche ?

— Nous verrons bien.

— Quand tu dis ça, c’est qu’il vient pas ! C’est pour ma ligne…

La maman avait sursauté au dernier mot. Étonnant pouvoir évocateur des mots : la ligne Maginot lui apparaissait, gigantesque mur protégeant les soldats. Puis elle se rasséréna : son mari était marin.

— …ma ligne à crabes.

Comme les soucis s’accrochent en chapelet, Cédric inquiet demanda :

— Et quand le puits de Grand-père sera vide, comment on boira ?

Justine tourna vers son fils un sourcil étonné mais ne répondit pas.

Pour les adultes, cet été là était angoissant. Pour les enfants, gourmands de jeux et d’air libre, chacun son âge, chacun son rôle, c’était simplement les très grandes vacances. L’insouciance était prolongée, les contraintes repoussées.

Cédric continuait à aller à la pêche aux crabes. Il avait lui-même changé la petite branche tordue qui lui servait de gaule, pour une plus grande et plus droite. Son grand-père lui avait donné une ficelle bien solide pour y attacher le menu morceau de chiffon rouge qui leurrait les petits crabes verts. Une fois qu’ils y avaient mordu, ils ne le lâchaient plus.

Cédric (extrait 2)

Au hasard de ses rêves au Jardin de la beauté, Cédric voit des officiers allemands entrer dans le bureau de son père. Il reconnait sa table de travail, l’odeur des ateliers qui entrait abondamment. Son père reste debout, les Allemands aussi. L’un d’eux parle assez bien le français, mais avec un fort accent. Son père comprend vite que la situation peut tourner en sa faveur et qu’il va avoir enfin l’occasion de pratiquer sa résistance.

Il enregistre la commande de dix ou vingt pétrins de boulangerie, peu importe la quantité, même au Jardin de la Beauté, il y a des imprécisions !

C’est urgent, insistent les Allemands, mais le délai n’est pas convenu, erreur qui indique qu’il n’a pas à faire à des techniciens ni à des gestionnaires. Il a donc ses chances pour…

— Seulement, Messieurs, il me faut des bons-matières pour acheter du carbure.

— Oui, che comprends ; combien ?

Il n’a rien compris. À cette époque, pour réaliser la soudure oxyacétylénique, plus courante que la soudure électrique, chaque entreprise avait un générateur d’acétylène faisant réagir du carbure de calcium en morceaux avec de l’eau.

Le rêve continue à dévoiler la réalité : au bout de deux mois les mêmes Allemands reviennent.

— Oui, Messieurs, votre commande est en mains, mais ma charge de travail est grande et je viens juste de commencer…

Les Allemands ne demandent pas à voir physiquement, dans les ateliers, où en est la fabrication.

Alors Cédric voit, oui il voit car le Jardin de la Beauté est un autre monde, les pensées de son père : des artistes, ces gars-là, ou des hommes politiques, je peux donc…

— Mais ne vous inquiétez pas… Par contre, il me faut des bons-matières pour la tôle.

— Combien ?

Cédric comprenait tout, il avait tellement entendu parler des bons-matières.

La pénurie ne s’était pas installée seulement dans l’alimentation, l’habillement et tous les produits finis, mais aussi dans les matières premières, évidemment. Afin de répartir le plus équitablement possible le peu qui était disponible, le gouvernement avait créé les bons-matières, l’équivalent industriel des tickets et des cartes de rationnement pour les particuliers.

Les Allemands repartent après avoir laissé une sorte de certificat permettant d’obtenir suffisamment de tôle pour fabriquer dix ou vingt gazogènes. Cédric savait aussi que les pétrins de boulangerie sont en fonte et en pièces électriques et mécaniques et qu’il n’y entre aucune opération de soudage et que la quantité de tôle nécessaire est infime. Les gazogènes, par contre, sont essentiellement constitués de tôle soudée.

Il sent avec délice les pensées de son père : la peur au ventre et la fierté au cœur, la fierté de berner l’occupant, de participer à la résistance et de pouvoir fabriquer ses gazogènes à un bon rythme. Au risque de sa vie.

Cédric (extrait 3)

Cédric ne connaissait pas les mécanismes des cerveaux humains confrontés au brassage des cultures. Il ne savait pas qu’il allait commencer à Rocheservière son initiation à ce qui serait plus tard une de ses passions : la sociologie.

Arrivé en un début d’automne encore chaud, il descendit vers le village par un après-midi sans vent et sans bruit. Il était avec Patrick, le fils du châtelain, et deux autres garçons de son âge, déplacés comme lui. L’un sifflotait, un autre faisait des moulinets insouciants, le plus jeune lançait ses yeux étonnés en diverses directions. Ils traversèrent le parc sauvage où la nature vivait sa vie sans contraintes ni atteintes.

Quelques mètres après la grille toujours ouverte qui n’avait d’autre utilité que de matérialiser la fin de la propriété, une grêle de cailloux jetés du pont viaduc enjambant la Boulogne les arrêta subitement. Une bande de gamins du village, constituée en comité d’accueil, leur rappelait qu’ils avaient franchi une frontière. Tous avaient rebroussé chemin sauf Cédric. Il avait ouvert les mains pour montrer à ceux qui s’approchaient par le sentier en pente descendant du pont, qu’il n’avait ni cailloux, ni la moindre arme.

— Maintenant, un par un, les gars !

Après un léger moment de surprise et d’hésitation, la grêle avait cessé et le plus grand, apparemment le chef, s’était approché, mains ouvertes. Il s’ensuivit une courte bagarre jusqu’à ce que les deux adversaires, immobilisés l’un par l’autre, décident d’arrêter la lutte sans parler de vainqueur ni de vaincu.

Grand-Louis, le chef, demanda :

— T’as quel âge ?

— Dix ans.

— Moi douze, t’es pas mauvais…

Puis, se retournant vers ses troupes :

— Ça va, on le laisse…

Grand-Louis secouait ses vêtements pendant que les autres regardaient, méfiants, l’étranger téméraire qui demandait :

— Qu’est-ce que vous faites ? Je peux rester ?

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Comme vous !

— On va chercher du sureau pour faire des pétoires. Ces deux là s’la sont fait piquer par les gars de Corcoué.

Deux gars ronchonnant s’agitèrent de la tête et des bras en haussant la voix.

— Ouais, j’aurions voulu t’y voir, toi, à deux contre une douzaine !

— Ah ! Attends ! cria plus fort Grand-Louis, l’aut’jour, z’étaient six !

Il fit un grand geste de la tête et du bras, tel un général jetant ses troupes en avant, avec panache mais sans le sabre.

La petite bande en route, il se tourna vers Cédric.

— Tu sais faire ?

— Non, tu peux m’montrer ?

Tout en marchant, chacun essayait, par légers coups d’épaule et de changement de pieds, de s’approcher du nouveau, de celui qui cherchait à écouter, qui cherchait à faire comme eux. Les rires et les bourrades remplacèrent les regards agressifs. De ce jour Cédric devint celui auquel chacun voulait plaire et faire plaisir. Les plus délurés lui posaient des questions sur la vie en ville, les timides et les sans imagination tendaient une oreille curieuse aux réponses qu’ils n’avaient pas sollicitées.

Patrick et les autres ne cherchèrent jamais à reprendre le contact, gênés par leur carapace de gars de la ville. Ils ne sortaient guère seuls du château, leur ghetto, repliés sur leurs habitudes et leurs rites déjà cristallisés.

— Comment tu t’appelles ?

— Cédric.

— Moi c’est Grand-Louis, lui c’est Rougeau, ch’tio-là c’est P’tite-fesse et çui-ci Bouboule.

Ils étaient donc partis couper du sureau.

Les petits regardaient les grands, ou musardaient alentour. Grand-Louis coupa deux tronçons gros comme son bras et longs comme son avant-bras avec une scie égoïne un peu rouillée.

— J’t’en coupe une ?

— Non, avait dit Cédric, tu m’prêtes ton égoïne ?

Grand-Louis tendit son outil avec une moue de suspicion, vite suivie d’une surprise affichée : ce gars de la ville savait scier avec aisance et sûreté, à longs traits réguliers. Il eut même l’impression d’apprendre quelque chose. Cédric avait appris très jeune à manier les outils de son père, ceux qu’il avait le droit de toucher. Sa démonstration achevait son adoubement dans la troupe de Grand-Louis.

Le sureau comporte une moelle centrale relativement facile à retirer.

— Regarde, au milieu ya du mou qu’on retire avec un tisonnier rougi au feu. Ça fait un trou. Donne-moi la tienne, j’te la percerai. Allez, les gars, on rentre.

Et se tournant vers Cédric :

— Demain, ici, même heure.

Le lendemain ils s’étaient tous retrouvés. Grand-Louis avait tendu à Cédric un cylindre de bois percé d’un trou en son milieu.

Ils étaient descendus vers la Boulogne et avaient marché jusqu’au gisement d’osier.

— Il faut que tu coupes une tige qui entre dans l’trou. Tu vois, faut qu’ce soit long comme ça.

Chacun sortit son couteau de poche. À cette époque tous les garçons avaient un canif, tous, sans exception, même les citadins. Les raffinés avaient deux lames, dont une très fine pour tailler les crayons. Une petite chaînette accrochée au canif et sortant de la poche pour aller s’assurer à la ceinture.

Ils avaient coupé quelques tiges bien droites avant de retourner vers les sureaux. Il fallait couper quelques morceaux plus courts pour faire les manches.

— Maintenant, faut que ça sèche un peu. Après, Jacou les passe à son père, il est menuisier, il colle les manches sur les tiges. En attendant, je te prête ma vieille.

JOS

 

 

Jos, marin puis charpentier de marine, s’est retiré loin de l’agitation pour se délecter de rusticité, ce luxe désuet inaccessible aux ambitieux.

Il est toutefois hanté par un souvenir qui transparaît peu à peu au fil de ce récit poétique qui ne pouvait être, par mimétisme, que rustique et dépouillé.

L'extrait

Les décennies ont défilé 

Et la mer inlassable

Tout comme toi, vieil entêté,

Est revenue lisser le sable

Et peigner les cheveux des roches.

Comme la mer jamais tu ne t’arrêteras :

Oui Jos tu descendras

Sur le sentier bordé d’arroches

Pour t’arrêter, puis face au vent,

Te recueillir, fidèlement.

 

Ainsi la Voix, parfois, accompagnait Jos sans qu’il le sache. Le sens, les idées lui parvenaient, non les mots. Ce flux immatériel ponctuait sa vie, parfois guidait ses pas. Jos est sorti de son pas ferme et souple. Il a gardé son pas de marin, un peu chaloupé mais sûr de son cap. 

Il est passé par le portillon du jardin, donnant sur le chemin de douaniers, au bord de la falaise. Le vent est frais et fait trembler son béret. Il s’arrête un instant, pour se griser de l’odeur tiède de la mer. Puis il referme le portillon et descend sur la plage de la crique par le chemin des Cailloux ainsi baptisé par la famille.