Ingénieur de carrière internationale, Christian Hersan a toujours été passionné par les langues et l’écriture. Il pratique cette dernière sous toutes ses formes : technique, épistolaire, pamphlétaire, littéraire et poétique.

Actif défenseur de la langue française, il a été apprécié, en son temps par Jean Dutourd de l’Académie française.

Poète, il a obtenu le Prix Jean de La Fontaine trois années consécutives : 1999 deuxième prix ; 2000 premier prix ; 2001 premier prix.

Romancier il a obtenu le Prix de la ville de Valence en 2001.

Christian Hersan est membre de l’AEB (Association des écrivains bretons) et sociétaire de la SPF (Société des poètes français).

Maggie : L'extrait

 

 

Le retour à Feucherolles avait été silencieux, empreint du blues du dimanche soir. Marion avait rangé les jouets et les vêtements de Maggie, en pagaille dans sa chambre, sous le regard de celle-ci qui attendait que tout soit bien serré pour ressortir ce qui lui servirait avant de diner. « Et qu’elle ne rangerait pas, avez-vous dit ? », eh bien vous avez tout compris.

— Demain, tu auras une surprise !

Maggie fronça les sourcils, comme pour attendre une mauvaise nouvelle. Marion continua :

— Demain tu auras un cadeau. Et je mettrai trois grosses pièces dans ta tirelire. Allez, viens, on va diner… Loïc, tu te souviens, c’est demain que nous allons chez les Ducreux. Est-ce que tu auras le temps d’acheter un cadeau pour Maggie ?

Le lendemain Loïc était rentré avec un énorme paquet cadeau dont la taille était à la démesure de son envie de passer pour un bon père et de sortir sans remords. Même Karine, la baby-sitter patentée par le voisinage, avait été impressionnée par le volume du paquet. Elle fut encore plus impressionnée par la réaction de Maggie qui regardait le carton comme un objet suspect, comme un colis piégé. Elle ne bougeait pas, les yeux fixés sur le dessin grandeur nature ou presque, d’une rutilante patinette.

Loïc voulut se rassurer :

— Ça te fait plaisir, Maggie ? Tu vas voir, attends, Karine va te l’ouvrir, elle est magnifique !

Il parlait de la patinette, pas de Karine, quoique… moi je n’aurais pas choisi la patinette. Enfin, chacun ses jouets !

Marion s’était approchée.

— Mais, Loïc, elle en a déjà une !

— Oui mais la vieille a des roues trop petites, c’est bon pour les trottoirs de Paris, bien plats, bien lisses. Ici il faut des grandes roues.

Brusquement, Maggie tourna la tête vers le mur en éructant :

— J’en ai marre... J’en ai marre !

Personne n’eut le temps de lui demander de quoi elle était si bruyamment lasse.

— J’en ai marre d’être gâtée !

Eh bien croyez-moi, cher lecteur, seul Peter Pan comprit que le cadeau n’était que le symbole, la cristallisation d’un autre reproche, beaucoup plus grave.


D'Aphorismes en Brocards : L'extrait

 

CONSTATS

  

L’humour est un filtre à crétins.

*

La vie est un long combat contre soi-même,
et on ne sait jamais lequel va gagner.

 

Pourtant :

 

Nous sommes tous ego.

*

Quand je regarde mes semblables, je m’aperçois qu’ils ne le sont pas.

*

Un ennemi intelligent est beaucoup moins dangereux qu’un ami benêt.

*

L’intuition c’est la rationalité inconsciente.

*

 

Qui n’a jamais souffert de privation
n’appréciera jamais l’abondance.

*

Moralité et intelligence sont sœurs siamoises : il faut être également niais et naïf

pour un délinquant de croire à l’impunité,
pour un bienfaiteur de croire à la reconnaissance.

*

Les louanges d’un sot ou d’un béotien
me font douter de mon bon sens ou de mon bon goût.

Mieux vaut boire que jamais.

*

Mes Cd-rom préférés viennent des Antilles.

*

Les plus beaux tonneaux sont en Perse.

*

Il y a autant de sots chez les gens intelligents que chez les imbéciles[1].

 

Il y a plus de sots chez les gens cultivés que chez les gens ordinaires, et ils sont plus dangereux.

*

 

Les plus grands sots se rencontrent chez les plus grands érudits.

*

On a stérilisé beaucoup de cerveaux en voulant les cultiver.

*

On peut connaître chaque grain de sable et tout ignorer de la plage.

*

Celui qui ne sait pas

en sait toutefois plus

que celui qui croit savoir.

(Vous avez raison, Platon l’a dit avant moi, dans son Alcibiade).

*

Ignorer n’est pas grave,
ignorer qu’on ignore[2] peut être maléfique.

*

Il y a deux façons de parachever une belle carrière politique :
soit que l’on est immoral et on devient habile politicien,
soit que l’on est habile politicien et on devient donc immoral.

*

Il y a les ministres sages et les sinistres mages.

*

Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un çon.

*

 


Toria : L'extrait

Chapitre I

 

Sous la lumière de midi qui lui brûlait le dos, Toria vivait intensément. La mer en se retirant avait laissé quelques mares sur les bandes de sable coincées entre les rochers. Elle était accroupie dans l’une de ces flaques chauffées par le soleil de mai. Les pieds nus dans l'eau tiède, elle regardait nager par saccades anarchiques, les boucauds insouciants. L'un d'eux parfois finissait son saut maladroit entre ses petits doigts de pied. Déjà bien immobile, elle se figeait encore pour ne pas le chasser et l'observer ainsi, vivant, chez lui dans sa mare, libre et beau. L'ombre de Toria ainsi penchée découpait sur l'eau une fenêtre indiscrète au milieu des scintillements que le soleil lançait sur la surface environnante. Le bout de ses longs cheveux noirs que le moindre souffle d'air agitait, chatouillait cette eau calme et dessinait des rides qui allaient se perdre dans le goémon qui pendait des rochers.

Elle était restée ainsi, contemplative et passionnée, un temps qu'elle ne pouvait évaluer, un temps qui ne se mesure pas, un temps sans signification pour l'enfant qui se sent bien à faire ce qu'il fait. Elle continua sa pêche. Dans les lambeaux de sable s’étirant entre les rochers, elle cherchait les paires de petits trous révélant la présence des rigadeaux. Dès qu’elle en trouvait une, elle enfonçait doucement un index fin à côté des trous et le coquillage facilement délogé envoyait parfois une petite giclée d'eau en refermant brusquement ses valves l'une sur l'autre. Ramassé, il rejoignait le butin déjà recueilli dans le petit panier à crevettes que Toria portait en bandoulière et qui traînait dans l'eau des mares à chaque fois qu'elle s’accroupissait, qui dégoulinait le long de ses jambes à chaque fois qu'elle se redressait.

Elle se releva, vérifia l'importance de sa pêche en glissant un regard gourmand par le trou carré du couvercle de son panier. Son cœur bondit. Elle rejeta ses longs cheveux en arrière pour chercher autour d'elle le dos penché, la vareuse bleue délavée, usée, rapiécée et les yeux plissés qui partageraient sa joie.

— Regarde, Grand-Père, regarde tout ce que j'ai pris !

Elle avait rejoint le vieil homme en quelques bonds, éclaboussant l'eau des flaques, écrasant le goémon des rochers d'un pied sûr et léger, petite chèvre marine. Grand-Père s’était redressé d’un geste lent et douloureux ; il avait esquissé une grimace en portant ses mains à ses flancs, des mains carrées à la peau épaisse. Son béret noir, aplati sur l’avant, formait une visière insuffisante contre le soleil cuisant qui accentuait ses rides. Les pattes d’oie semblaient tirer ses yeux sombres vers les côtés. Son nez légèrement busqué surmontait une grosse moustache blanche dont les poils, en tombant, se recourbaient vers sa bouche en la cachant. La lumière assez vive du matin creusait au milieu de ses joues tannées et ridées des fossettes puériles, témoins discrets de la jeunesse qui ne s’efface jamais.

Le pantalon du vieil homme n’était pas en meilleur état que sa vareuse : une ficelle effilochée remplaçait la ceinture et les déchirures avaient été grossièrement fermées avec du cordonnet, au point de surjet, comme on ramende une voile avec les moyens du bord.

Les jambes portaient des anneaux blancs de sel, témoins de plusieurs immersions suivies à chaque fois d’un séchage naturel.

Le grand-père avait admiré la pêche de sa petite fille, avec l'accent inaltéré du Marcorignan natal :

— Hu là, comme tu en as ! C'est bien ma petite... Mais, tourne-toi voir un peu. Bon, mets vite ton gilet, ton dos commence à prendre de la couleur, une couleur qui va nous attirer des ennuis !

— Oh, non !

— Oh, si !

— Pourquoi ?

— Parce que les premiers soleils sont cuisants, et qu'il faut se protéger, ma caille. Allez. Sinon je vais me faire houspiller.

— Ah !

Toria prit lestement le gilet et l'enfila sur son maillot de bain.

Le vieil homme sourit, un instant débarrassé du poids des ans qu'une petite fille l'aidait à porter, dans ce matin de printemps où l'air calme leur offrait l'odeur des algues chauffées au soleil et du platin humide qui les séparait de la plage et de la végétation côtière, encore verte et fraîche. Tournant maintenant le dos au large, il regardait la ligne sablonneuse qui dans le lointain se tortillait dans l'air chaud. Il écoutait le faible bourdonnement de la vie terrestre, portant la tête à droite vers Les Moutiers, derrière les gros rochers de Nor, puis à gauche vers les falaises de Crève-Cœur.

Dans cette ambiance des premiers soleils réchauffant le sable mouillé et la nature gorgée de l'eau de l'hiver, dans ces odeurs marbrées de froid et de chaud, il se tourna vers Toria et laissa s'exhaler doucement un soupir de soulagement comme ceux qu'on libère après une grande douleur :

— Qu'est-ce qu'on est bien !

— Oh, oui, qu'est-ce qu'on est bien ! avait-elle répété en imitant le ton de son grand-père.

Le temps s'était pour eux arrêté un instant.

— Je crois qu'il faut rentrer, ma petite.

— Déjà !

— Peux-tu lire l'heure au clocher ?

Toria plissa les yeux et avoua :

— J'peux pas, Grand-Père, on est trop loin.

Le vieil homme à son tour avait examiné sa propre pêche. Regardant son seau, un seau d'enfant qu’il avait trouvé sur la plage, abandonné et rouillé mais aujourd’hui rempli de palourdes :

— Allez, j'essaie encore ces deux là et puis... fini !

Il avait indiqué du regard deux bandes de sable entre les rochers. Il reposa son seau, sortit sa baïonnette, souvenir rouillé d'une trouvaille qu'il avait longtemps cachée, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la guerre. C'était maintenant un engin de pêche efficace qui lui servait à labourer le sol tendre en longs mouvements. De temps à autre une palourde apparaissait sur le bord du sillon ainsi creusé. Il appliquait cette méthode un peu rustre aux endroits qu'il devinait appropriés. Ça ne marchait pas partout et il fallait connaître les bons coins. En ces temps, la méthode traditionnelle, plus raffinée, consistait à chercher les deux petits trous caractéristiques indiquant la "respiration" de la palourde à travers le sable. Là aussi il utilisait sa baïonnette, mais pour faire un seul trou, à l'endroit précis repéré.

Le seau était plein, vraiment plein cette fois. Il regarda la fragilité qui lui était confiée, qu’il fallait protéger, parfois malgré elle.

— Allons-y petite !

— Oui Grand-Père.

Ils avaient marché sur les rochers glissants, couverts d'algues épaisses, sur le sable dur et la vase molle; pataugé dans les mares, frottant leurs pieds l'un contre l'autre pour en dégager la boue; parcouru un kilomètre d’estran plissé de ces minuscules ondulations formées par le mouvement de la mer avant qu'elle ne se retire.

C'était un matin de grand beau temps et le léger nordet venant à leur rencontre portait les odeurs du sable chauffé de la plage.

— Regarde, on peut lire l'heure au clocher maintenant, je crois qu'il est une heure. Lis-tu comme moi, petite ?

— Oui Grand-Père, une heure; tu crois qu'on va se faire gronder ?

— Mais non, j'avais demandé la permission de rentrer plus tard.

— Et puis, dis donc, Grand-Père, avec toute cette pêche ! Qu'est-ce qu'elle va être contente, Mémère !

Il ne répondit pas ; la prévision, trop hasardeuse, faisait remonter brusquement son inconfort. Il marchait d'un pas machinal et régulier, appuyant sa fatigue sur ses bottes de caoutchouc, l'une noire et l'autre jaune. Il les avait trouvées au hasard de ses marches quotidiennes, mais à plusieurs mois d'intervalle. La première, la noire, lui était apparue coincée dans les rochers, à plusieurs kilomètres de la plage, un jour de grande marée basse. C'était un pied gauche. Il avait cherché l'autre en faisant une sorte de spirale, s'éloignant progressivement du point de sa première trouvaille, sans résultat. Il avait abandonné les recherches mais non la botte noire, encore en bon état et d'excellente qualité.

Des mois plus tard il avait aperçu, sur la décharge proche du cimetière, là où s'entassaient les fleurs fanées retirées des tombes ainsi que d'autres détritus domestiques, une botte jaune paille, d'aspect solide et de faible usure. Par chance, c'était sa pointure, du quarante, comme la noire. Et comme la noire, c'était un pied gauche, détail sans importance.

Joseph était donc superbement botté pour la pêche ; il l’aurait été aussi pour la cueillette et la promenade si sa femme l'y avait autorisé. Il avait essayé la noire à gauche et la jaune à droite, puis l'inverse. Dans les deux cas il avait l'impression que ses pas le dirigeaient vers la droite. Peu importait. L'avantage était que lorsqu'il se sentait les pieds las, il intervertissait ses bottes et retrouvait un confort nouveau, astuce restée ignorée et inexploitée pendant la majeure partie de sa vie car il n'avait jusque là porté que des chaussures tristement conventionnelles.

Toria et son grand-père avaient remonté la plage déserte, puis la rue de la Mer vers le bourg. Quelques bonnes odeurs de steak et de ragoût, échappées des fenêtres ouvertes ou des portes entrebâillées leur avaient donné des forces nouvelles pour remonter la rue Jean-Duplessis jusqu'à la maison que les grands parents de Toria louaient à l'année depuis trente ans.

À la retraite de Joseph ils avaient peu à peu déplacé leurs effets et leurs habitudes de Paris vers La Bernerie, jusqu'à ce qu'ils décident de vivre toute l'année dans ce village. C’était peu de temps avant l'arrivée de Sophie.

La maison était en haut de la rue, cent mètres avant la gare. De loin, Joseph avait aperçu sa femme sur le pas de la porte. Il n'aimait pas ça. Personne, dans la famille, n'aimait voir Floresta sur le pas de la porte à l'heure des repas. C'était un présage extrême. Ou bien — c'était rare — on était reçu avec l'humeur généreuse de la mère de famille détendue. Ou bien l'épicière avait été désagréable, le chat avait cambriolé le garde-manger et le fricot avait attaché au fond de la casserole en attendant les retardataires. Le ton était alors frisquet et les paroles grinçantes.

Le soleil ce jour-là avait fait son œuvre apaisante sur les rhumatismes et les humeurs de Floresta, la Picarde ombrageuse. Elle s'inquiéta des résultats de la pêche avec une bienveillance encourageante.

— Regarde, Mémère, regarde : j'ai plein de "raguideaux" pour les chats.

— Oh ! Oh ! Fin bien, ma fille, fin bien. Mais je t'ai déjà dit : Raguideau c'est le monsieur qui habite Les Carrés, celui qui a un vieux bateau à voile. Tu sais ? Et ce que tu as pêché ce sont des rigadeaux. Allez, répète : des rigadeaux.

Toria répéta en détachant les syllabes :

— Des... ri-ga-deaux

— Bien, et toi Le Père ?

Et Joseph répéta :

— Des ri-ga-deaux !

— Vieux machin ! Je te demande ce que tu as pêché.

Les lourdes moustaches blanches cachaient mal un sourire satisfait - satisfait d'avoir fait rire Toria.

— Des palourdes et quelques "quatre-moines".

— Ah... des quat'moines, j'aime pas ça.

— Je sais. C'est moi qui les mange.

— C'est tout ?

— ...

— Bon. C'est bien, c'est très bien. Allez, vite à table.

Joseph avait traversé la salle commune pour sortir dans la cour, suivi des deux chattes curieuses qui espéraient toujours recevoir quelques sous-produits de la pêche. Il avait rincé ses bottes à l'eau douce de la vieille pompe à brimbale. Marchant sur ses chaussettes, il était rentré mettre ses chaussures basses au cuir tant usé qu'on ne pouvait plus en deviner la couleur initiale. C’est qu’il les avait maintes fois ressemelées, comme il avait autrefois ressemelé les chaussures de ses cinq enfants. Il achetait le cuir en morceaux irréguliers qu’il façonnait à la forme exacte de chaque chaussure au moyen d’un tranchet confectionné dans une vieille lame de scie à métaux, aiguisée d’un côté et enveloppée d’une ficelle de l’autre pour faire office de manche. Les milliers de petits clous qu’il avait tenus dans ses doigts carrés et rivés dans les semelles en avaient presque usé son pied de cordonnier, cette sorte d’enclume de fonte qui a disparu de l’outillage ménager depuis bien longtemps.

Toria, fatiguée par ces heures de marche au soleil, s'était assise à table, tenue éveillée par la seule faim.

Joseph, les reins douloureux et l'estomac creux, alourdi par les premières chaleurs de la saison, s’attabla avec soulagement.

La maison était fraîche et la fatigue devenait une douce sensation d'abandon. Toria, hébétée par la somnolence qui l'envahissait, ne parlait pas ; les yeux figés, elle mangeait lentement, de bon appétit au début, puis de plus en plus difficilement jusqu'à ce que son dos cuisant ouvre une parenthèse obligée sur une assiette trop copieuse.

Sa grand-mère l'emmena dans une des deux chambres du premier étage et l'installa pour la sieste. L'air était chaud malgré les rideaux tirés, mais la lumière restait douce. Des rais et des ombres balayaient un morceau du plafond au dessus des rideaux de la fenêtre, à chaque passage de voiture. Mais comme c'était curieux : les rayons montaient quand la voiture descendait. Toria se laissa bercer par le bruit du vol des mouches pendant quelque temps. Elle regardait les lattes du plafond où les nœuds du bois composaient parfois des visages bizarres et des animaux fabuleux et inquiétants. Puis les ombres disparurent et les mouches ne volèrent plus que pour leur propre plaisir. Toria était repartie à la pêche dans le monde merveilleux de ses rêves.

Joseph avait pris une loupe et bourré sa pipe pour aller l'allumer dans la cour grâce au soleil presque vertical. Il en avait tiré quelques bouffées, en finissant son café, puis, comme souvent, il l’avait reposée avec une grimace :

— Cetteu pipeu, c’est vraiment dégueulasse !

Il lui avait préféré la sieste, cette volupté dont une longue vie de travail ne lui avait pas retiré le goût, cette consolatrice qui l'isolait un temps de la rugosité de la vie.

Cédric : L'extrait

C’était un très bel été, mais seuls les enfants et les insouciants s’en réjouissaient. Septembre était venu, paisiblement, raccourcissant ses jours, imperceptiblement, pour leur offrir un soleil caressant. Le soir, clément, apportait aux estivants le plaisir humide de cacher leurs peaux encore chaudes dans des chandails douillets. En fin d’après-midi l’eau paraissait plus tiède, le dernier bain plus doux encore, immersion sensuelle. La caresse de l’air devenu frais au sortir de l’eau, horripilait les peaux douillettes. Le sable sec devenu moelleux, les frileux s’y allongeaient pour en goûter la tiédeur.

Mais le petit garçon que sa mère appelait ne se souciait que de reboucher les trous qu’il avait faits pour construire son château de sable. On lui avait dit que c’était nécessaire pour éviter les chutes des promeneurs nocturnes. Obéissant, presque servile, il s’appliquait minutieusement à sa tâche.

Ainsi certains prenaient soin d’autrui par le détail, alors qu’ailleurs d’autres hommes se préparaient à tuer des hommes, massivement, rageusement.

Puis octobre était arrivé et certaines écoles étaient restées vides. C’était 1939 et les hommes, obsession éternelle, avaient encore une fois décidé de s’entretuer.

— Cédric ! Vite, il faut rentrer.

Le petit garçon avait aussitôt pris sa pelle et jeté un à demain résigné à ses amis qui restaient encore quelques instants sur la plage. Ils iraient peut-être manger des galettes derrière le Casino Hervé, énorme baraque en bois séparant les deux plages. Ah ! l’odeur des crêpes sarrasin… Il n’en avait jamais mangé là, il aimait seulement passer à côté pour se repaître de l’odeur, écouter le grésillement de la couenne frottée sur la galettière par la plantureuse crêpière qui jetait la pâte d’un geste simple et efficace avant de l’étaler prestement avec la roselle de bois noircie par ses mains grasses.

Mais il était trop tard. Ce serait pour demain.

La mère et le fils avaient remonté la rue de la Mer en silence.

— Maman ?

— Oui ?

— Tu parles pas…

— Euh… Je rêvais.

Elle s’était tournée vers son fils pour lui adresser un sourire morose.

— Ah bon… Et, …Papa va venir dimanche ?

— Nous verrons bien.

— Quand tu dis ça, c’est qu’il vient pas ! C’est pour ma ligne…

La maman avait sursauté au dernier mot. Étonnant pouvoir évocateur des mots : la ligne Maginot lui apparaissait, gigantesque mur protégeant les soldats. Puis elle se rasséréna : son mari était marin.

— …ma ligne à crabes.

Comme les soucis s’accrochent en chapelet, Cédric inquiet demanda :

— Et quand le puits de Grand-père sera vide, comment on boira ?

Justine tourna vers son fils un sourcil étonné mais ne répondit pas.

Pour les adultes, cet été là était angoissant. Pour les enfants, gourmands de jeux et d’air libre, chacun son âge, chacun son rôle, c’était simplement les très grandes vacances. L’insouciance était prolongée, les contraintes repoussées.

Cédric continuait à aller à la pêche aux crabes. Il avait lui-même changé la petite branche tordue qui lui servait de gaule, pour une plus grande et plus droite. Son grand-père lui avait donné une ficelle bien solide pour y attacher le menu morceau de chiffon rouge qui leurrait les petits crabes verts. Une fois qu’ils y avaient mordu, ils ne le lâchaient plus.

JOS

 

 

 

 

 

Jos, marin puis charpentier de marine, s’est retiré loin de l’agitation pour se délecter de rusticité, ce luxe désuet inaccessible aux ambitieux.

Il est toutefois hanté par un souvenir qui transparaît peu à peu au fil de ce récit poétique qui ne pouvait être, par mimétisme, que rustique et dépouillé.

L'extrait

Les décennies ont défilé

Et la mer inlassable

Tout comme toi, vieil entêté,

Est revenue lisser le sable

Et peigner les cheveux des roches.

Comme la mer jamais tu ne t’arrêteras :

Oui Jos tu descendras

Sur le sentier bordé d’arroches

Pour t’arrêter, puis face au vent,

Te recueillir, fidèlement.

 

Ainsi la Voix, parfois, accompagnait Jos sans qu’il le sache. Le sens, les idées lui parvenaient, non les mots. Ce flux immatériel ponctuait sa vie, parfois guidait ses pas. Jos est sorti de son pas ferme et souple. Il a gardé son pas de marin, un peu chaloupé mais sûr de son cap. 

Il est passé par le portillon du jardin, donnant sur le chemin de douaniers, au bord de la falaise. Le vent est frais et fait trembler son béret. Il s’arrête un instant, pour se griser de l’odeur tiède de la mer. Puis il referme le portillon et descend sur la plage de la crique par le chemin des Cailloux ainsi baptisé par la famille.