Christiane Rita est née à Blida en Algérie française, elle a beaucoup voyagé et vécu en Australie avant de venir s'installer en Bretagne près de ses enfants.

Auteure de grande imagination au style délicieux elle a écrit plusieurs ouvrages.

Livre disponible en ligne et en librairie

Butterfly man (extrait)

 

1

 

 

 

Ne cherchez pas ce royaume sur votre carte routière. Il est inutile d'aller à la gare où personne ne pourra vous renseigner. Ne perdez pas votre temps à consulter les photos aériennes car il ne figure sur aucun cadastre, il n'a laissé aucune trace dans les archives. Pas d'armes ducales ou royales découvertes dans les armoiries les plus anciennes, et les vétustes parchemins gardent leurs secrets sous leurs sceaux de cire rouge.

    

Voilà comment tout a commencé. Il m'arrive de sortir de mon lit le matin, avec l'idée d'une escapade en bus vers un coin différent, une plaine ou une forêt abritant des papillons, qui se font de plus en plus rares, et il faut les trouver. Il faisait chaud, un gentil soleil : en tout, une belle journée. J’ai pris un autobus local au hasard, avec l'intention de descendre quand je verrais un possible habitat. Quand je suis descendu de l'autobus, un groupe d'adolescents, habillés de rouge et de bleu, attendait sur le bas-côté. Chaque jeune portait un vélo sur l'épaule et, après bien des simagrées et les recommandations du chauffeur, ils s'empilèrent à l'arrière avec leurs montures. Ils s'amusaient comme des fous.  J'enviais un peu leur jeunesse, leur insouciance. Leur joie de vivre me fit sourire.

Le chauffeur ne démarra pas tout de suite, il attendit que je mette mon sac de cuir en bandoulière à gauche, l'appareil photo, mon précieux Leica autour de mon cou à droite, que je place mon chapeau de toile sur ma tête. J'étais prêt. Je remerciai et saluai le chauffeur et les gosses aux vélos ; ils se penchèrent aux fenêtres pour me rendre mon salut. Un des gosses cria : « Bonne promenade, grandpâ ! »  

 

J'ai mis les pieds où il ne fallait pas, tout bêtement, il faut me croire. Je ne cherchais que des papillons... J’ai franchi les frontières invisibles de ce royaume par hasard, alors que je suivais calmement un papillon. Un Charaxes Jasius, un Pacha à deux queues, presque disparu maintenant. Le soleil se cachait derrière de lourds nuages, le tonnerre d’un orage sournois roulait ses tambours et, au loin, un train de marchandises passait, lent, essoufflé, interminable. Très haut, les ailes étendues, les doigts de plumes ouverts, deux rapaces planaient sur un courant chaud, ils se croisaient, se recroisaient et j’entendis l’appel de l’un et la réponse de l’autre... C’était un couple uni pour toujours. Mon Leica autour du cou, je sautai un caniveau à la poursuite du papillon et tombai à pieds joints dans un champ de citrouilles. Les feuilles rugueuses se dressaient comme des ombrelles vertes et dans leur ombre luisaient des citrouilles énormes, les ventres d’un bel orange se gonflaient. Il y en avait des centaines, protégées par un immense épouvantail effrayant. Je le pris en photo : deux piquets de bois, des branches pour bras, un potiron pour tête, habillé de sacs en plastique noir, j’en oubliais presque mon Pacha qui était tout près maintenant. La lumière n’était pas très bonne mais je ne pouvais pas manquer cette photo. Mon vieil appareil prêt au déclic, je retenais mon souffle. J'avais déjà préparé mon cadre et je n'attendais que le bon vouloir du papillon. Bientôt, son énergie diminuerait, il aurait soif de nectar, alors, il se poserait pour boire sur la seule fleur qui s'ouvrait au ras du sol. Cette fleur bleutée ressemblait à un nymphéa, elle s’ouvrait dans l’entrelacs de longues racines qui s'étalaient à l'infini sur une terre bien assoiffée. Le train de marchandises n’en finissait pas de faire grincer ses boggies. Je maudissais sa lenteur et les cercles concentriques de vibrations qui déchiraient le calme ; les papillons sont très sensibles, ils ressentent le moindre frisson dans l’air qui les entoure.

Le papillon descend vers la fleur, je cadre, je retiens ma respiration, j'appuie sur le déclic et le papillon disparaît. Je m'agite en tout sens, pas de papillon ! Il n'est pas posé, il n'est pas en vol, il n'est pas inconscient dans la poussière. Je soulève les racines étalées à mes pieds, je tire, je tire, les racines résistent, alors je tire encore plus fort quand une force contraire me tire vers l'avant. Je trébuche, tombe tête la première au travers d'une barrière de lumière. C'est comme un coup sur la nuque, cent mouettes me crient dans les oreilles, et je le vois. Il est là mon Pacha, avec des milliers d'autres papillons qu'on ne voit plus beaucoup : des Argus bleus, des Théclas, des nuées de Damiers, des Nacrés, des Vanesses, des Satyres, des Sylvains, des Machaons, des Phoebes, des Occitanicas, une pullulation d'ailes et de couleurs, un rêve de fou. Le sol est spongieux et les racines qui se sont glissées sous la barrière de lumière courent sur cette prairie humide comme de grands serpents verts. Elles sont couvertes de fleurs bleues épanouies, aussi larges que des soucoupes de grand-mère. L'air est doux, le ciel est infini, il y a un champ de blé qui ondule au loin, j’entends les ailes de ces milliers de papillons frémir, ce n’est qu’un léger bruissement, mais les sons s'amplifient dans ma tête, et toutes les images sont enregistrées comme dans un film muet. Je perds connaissance. Dans cet état misérable, partagé entre le désir d’ouvrir les yeux et l’abandon total, je me sens porté, couché sur le dos sur une civière qui avance à grande allure sans bruit. Ça va très vite, et les voix autour de moi sont cotonneuses, incompréhensibles. Après, je tombe dans les grandes pommes, dans un grand trou noir, une chute vertigineuse qui me coupe le souffle. Il n’y a rien pour me retenir, et j’entends mon cri de terreur.

 

 

2

 

 

 

Une clochette qui tinte tout près de mon œil droit me réveille d'un long sommeil reposant. Je m'étire et ma main frôle une présence humaine. Je m'assois d'un bond et me fracasse le front sur le ciel bas d'un lit à baldaquin. Un homme se tient près du lit. Je dois encore rêver. Il est vêtu d'une tunique toute simple qui lui arrive au-dessous des genoux ; le tissu écru est un tissage souple et léger. L'homme porte des sandales de fibres tressées avec une boucle de bois sur le côté. Une bande étroite de métal doré brille sur son front. Subitement je me rends compte que je suis nu. L'homme à la clochette me tend un drap de bain et place une tunique semblable à la sienne, un sous- vêtement qui ressemble à un short de sportif, et une paire de sandales tressées neuves sur le pied de mon lit. Comme mes vêtements ont disparu, je m'enroule dans le drap de bain. Je pense que je suis mort et en présence de mon ange gardien. Non, je ne suis pas mort, sous mes doigts je sens une bosse sur le front, une bosse qui fait mal, mes côtes aussi me font mal, mon cœur bat un peu trop vite et j'ai la bouche sèche. J'ai dû m'endormir la bouche ouverte, ça m'arrive, ou alors, je viens d'atterrir chez des gentils fous.

— Suivez-moi. Enfilez ces patins.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas abîmer le sol et parce que vous avez peut-être toutes sortes de champignons néfastes qui prolifèrent entre vos doigts de pieds.

— Ils n’oseraient pas. Où allons-nous ?

— Au bain. Vous ne pouvez pas entrer chez nous sans vous purifier.

— Je vois ! Vous êtes un ange et je suis au paradis. J'ai touché une barrière électrique mise là pour protéger les vaches qui ne sont pas encore folles, ou certains secrets d'état, ou peut-être encore une fontaine nucléaire qui va arroser l'hémisphère sud et maintenant je suis mort.

— Les morts ne marchent pas vers les bains.

— J'insiste pour avoir une réponse.

— Vous parlez toujours autant ?

— J'aime savoir.

— Les morts ne parlent pas. En route, nous sommes en retard.

— En retard pour quoi ?

— Vous êtes attendu.

— C'est bien la première fois.      

Comme mon guide allonge le pas, je le suis sur les patins de fibres tressées, et ça glisse comme sur un miroir. Je patinais dans le temps sur la mare gelée du village, mais je prenais mon temps. Et me voilà m’agitant comme un décathlonien : pied gauche, pied droit, pied gauche, pied droit, serrant ma serviette de bain d'une main, battant l'air de l'autre.  J'ai l'impression de courir dans un couloir de métro qui s'enfonce vers le centre de la terre. Je souffle comme un phoque. Moi, je ne cours jamais, je marche, je prends mon temps.

— Et bien, marchez, personne ne vous demande de courir.

— Ah ! Parce que vous lisez aussi dans mes pensées.

— Ce n'est pas très difficile. Nous y voilà. Vous pouvez prendre une pause.

— Je n'ai pas besoin d'une pause, j'ai besoin de mon appareil, mon bon vieux Leica qui connaît ma main et que ma main connaît. Où est mon appareil ?