Christiane Rita est née à Blida en Algérie française, elle a beaucoup voyagé et vécu en Australie avant de venir s'installer en Bretagne près de ses enfants.

Auteure de grande imagination au style délicieux elle a écrit plusieurs ouvrages.

Livre disponible en ligne et en librairie

Mon ami AL (extrait)

 

L’escalier descend dans le noir, le long corridor m’angoisse, je tends les bras pour toucher les murs. Un autre escalier, je le dévale apeurée, anxieuse. Un autre couloir avec des numéros sur les portes. Le silence est étouffant. De la lumière et des voix filtrent sous une porte blindée. Je frappe des deux mains. La porte s’ouvre, c’est une immense cuisine, brillante, bien rangée, pleine de chaleur et de senteurs que je reconnais. Des cuisiniers s’affairent autour d’une table dressée à même le bois : des assiettes creuses et des verres solides, des fourchettes et des cuillères ordinaires, chaque place a un couteau de poche ouvert. Les lames brillent. Dans cette cuisine ils sont tous Noirs et brillants de sueur malgré l’immense ventilateur de plafond qui brasse l’air.  Figés dans leurs gestes ils me regardent sans un mot. L’homme qui m’avait ouvert la porte s’avance poliment.

— Vous êtes perdue, madame ?

— Ça, vous pouvez le dire ! Je me sens comme Boucle d’Or dans la maison des ours ! Je ne vous compare pas à des ours, mais Boucle d’Or devait être tête en l’air comme moi..., c’était une mauvaise idée d’aller embêter une famille d’ours...

— Mais nous sommes enchantés de voir Boucle d’Or, — dit une voix. — Comment êtes-vous arrivée ici ?

— Je n’en sais trop rien. Il y a eu une soirée à bord, là-haut sur le pont, je me suis endormie et je me suis retrouvée seule, je cherchais ma cabine et j’ai dû descendre à terre sans m’en rendre compte, et en revenant, je me suis trompée de bateau, nous devons être près des côtes africaines, faisons-nous escale en Afrique ?

 Je suis consciente de parler trop vite et d’une voix éraillée par l’anxiété.

Ils me regardent avec de grands yeux ronds, puis ils éclatent de rire. Des rires d’opéra qui laissent voir de belles dents blanches ; la grosse dame qui était au fourneau vient se joindre à cette grande hilarité. Quatre hommes et une cuisinière dans le ventre du bateau.

— Elle est bien bonne celle-là ! On ne sait plus madame, on ne sait plus ! Les côtes africaines sont ici et là, de nos jours c’est difficile de savoir où ça commence et où ça finit, à Paris c’est comme à Ouagadougou, et à Bamako c’est comme à Paris, c’est sûr qu’on s’y perd un peu, dit la cuisinière en mettant un énorme faitout sur la table.

— Vous ressemblez à la nounou de Scarlett, vous étiez dans Autant en Emporte le Vent ?

— C’est possible, et le vent je connais ça, le chaud qui brûle tout et vous met du sable dans les trous de nez, et celui qui est si glacé qu’on regrette presque le sable dans le nez.

— Ne faites pas attention à Émilie, elle parle beaucoup et fort mais elle a un grand cœur. Mettez-vous à l’aise madame.  C’est notre cuisine et notre salle à manger ici, nous avons fini notre service et nous allons manger, dit l’homme qui m’avait ouvert la porte. Il est grand et maigre, sec comme une caroube.

— Je ne vais pas vous déranger, je trouverai bien ma cabine, enfin, non, je suis sûre que je ne la trouverai jamais... Je ne sais pas où je suis.

— Vous êtes entre amis, c’est l’heure de souper, asseyez-vous, dit la cuisinière, et toi, Avril, ajoute une assiette pour madame... Son père l’a appelé Avril à cause du mois de sa naissance. Celui-là, c’est Hyppolite et l’autre, c’est Paulin, et le dernier, c’est Timide, on l’appelle comme ça parce qu’il est vraiment timide.

— Je m’appelle Prudence.

— Bienvenue, Prudence, ce n’est pas souvent que nous avons la visite d’une si belle dame ! Allez les gars, à table !

— Bienvenue Prudence, répètent les quatre gars en vestes blanches.

Hyppolite et Paulin se ressemblent un peu, ils sont jeunes avec des visages bien nourris, Hyppolite a de grands yeux marrons et Paulin de surprenants yeux dorés comme un chat. 

Ils tirent les chaises, me font une place, me donnent une assiette et un couvert. Je fais face à la cuisinière, Émilie ressemble vraiment à la nounou de Scarlett. Il y a une assiette et une chaise vide au bout de la table.

— Pourriez-vous me prêter un tablier, je ne veux pas tâcher ma robe, les vieilles dames, ça bave un peu partout, vous savez.

Timide m’apporte un tablier repassé et plié et m’aide à nouer les ganses.

— Merci, Timide, c’est très gentil à vous.

Il est très jeune, encore gracile, il rougit peut-être mais c’est difficile à voir sous sa peau d’ébène. Je ne sais pas pourquoi je dis ça, mais je n’y peux rien, les mots se sont envolés avant d’y penser :  

— Comment savez-vous si Timide rougit ? 

 Hyppolite et Paulin s’esclaffent et Avril trompette un étrange : Hi ! Hi ! Un peu comme le rire d’une hyène.

— Jamais pensé à ça, dit Émilie, alors Timide tu rougis où ?

Il se tortille un peu et je m’excuse.

— Pardon Timide, il ne faut pas m’en vouloir, mais ce bateau de croisière n’est pas de tout repos, les choses se mélangent un peu et les mots ont l’habitude de s’échapper de ma bouche avant que ma tête crie : attention Prudence !  Il faut excuser une vieille dame, Timide.

Émilie tape sur la table avec sa louche.  

— Il ne faut plus penser à ça, ici on ne parle pas des choses tristes qui se passent en haut : dans notre cuisine, on mange et on se régale. J’espère que vous aimez le riz au poisson ?  C’est épicé je vous avertis d’avance.

Ils tendent tous les mains autour de la table, une chaîne de mains noires avec le maillon de mes mains blanches.

— Nous sommes Chrétiens, dit Avril, nous rendons grâce au Seigneur. Voulez-vous dire l’Action de Grâces ?

— Je ne sais pas si je vais me souvenir des mots, il y a si longtemps.

— Dites ce que vous avez dans le cœur, dit Avril.

Et cette prière qui me monte aux lèvres d’où vient-elle ? De tréfonds brûlants, de trésors enfouis sous les cendres du volcan qui a tout détruit ? Je prie avec mes hôtes. Nous baissons la tête, je sens les mains frémissantes qui tiennent les miennes.

— Doux Seigneur, me voilà humblement devant vous, bénissez cette chaîne de mains jointes autour de cette généreuse table, bénissez mes nouveaux amis, maintenant, car vous savez que demain je ne me souviendrai plus de leurs visages et de leur hospitalité, bénissez la joie de vivre qu’ils m’offrent ce soir, bénissez la nourriture que nous allons partager, au nom du doux Seigneur. Amen.

Amen ! Résonne dans la cuisine et Émilie sèche une larme au coin de son tablier.

— La plus belle bénédiction que j’ai entendue de ma vie, maintenant on mange et on rit, et on boit un peu. Donnez-moi votre assiette Prudence.

Elle soulève le couvercle du faitout et un fumet divin me chatouille le nez, me remplit la bouche de douce salive. J’ai faim. Je ressens pleinement cette sensation de plaisir anticipé pendant qu’Émilie met une louche de ceci et une louche de cela dans mon assiette. Avril fait passer un ravier de tranches de concombres glacées dans du lait de coco. Le riz au safran est délicieux, chaque grain apporte son parfum, le poisson fond dans la bouche, et la sauce est très, très épicée ; j’ai les joues en feu mais c’est très agréable. Les tranches de concombres glacées apaisent les papilles. Timide remplit les verres, nous trinquons.

— Bonne chance, Prudence !

— Bonne chance et merci ! J’avais oublié comme c’est bon de manger de la nourriture simple qui a du goût, c’est quoi dans mon verre, Hyppolite ?

— C’est ma spécialité, — dit Hyppolite, — du vin, du sucre de canne, du citron vert, et des secrets que je ne donne à personne, le tout servi bien frappé.         

— C’est un enchantement, je crois que je vais être, comment disait-on dans le temps ? Paf !

— Un peu de Paf ne fait de mal à personne, à votre santé, dit Timide qui a sûrement rougi sans qu’on le sache.

Comme je regarde la chaise vide, Paulin me dit doucement :

— Notre ami travaille plus tard que nous, Émilie garde sa part au chaud, et puis il n’est pas Chrétien, alors il fait sa prière à part. Il ne va pas tarder.

Timide enlève les assiettes en un tour de main. Paulin sert le dessert qui est sa spécialité : des timbales de sorbet à peine doré, parfumé aux fruits de la passion.

— Le sorbet c’est pour éteindre le feu et pour la paix de l’estomac.

Timide et Paulin débarrassent la table

— Vous avez été si gentils avec moi, et quel repas de roi, mais il faut que je retrouve ma cabine, vous savez, j’ai la mémoire immédiate d’un poisson rouge dans son bocal, je ne saurais la trouver sans aide.

— Un joli poisson rouge ! Timide me fait un grand sourire.

— Et il faut que je trouve Al.

— Vous connaissez Ali ?  Il est là, il vient d’arriver, dit Paulin.

— Moi, je l’appelle Al ; quelle journée parfaite !

J’embrasse Émilie et Timide, Hyppolite et Paulin m’embrassent la main, Avril me serre dans ses grands bras et me tapote le dos. Ali va vous reconduire à votre cabine.

Un beau jeune homme, grand et mince, plus cuivré que noir approche et me salue gentiment. Il est beau et son visage me semble familier, son regard lointain, son sourire peut-être, ces deux rides entre les sourcils. Je le regarde, mon visage touchant presque le sien.

— Al ? Tu as changé de visage ! Je t’aime beaucoup en blond, mais tu es très beau en cuivré aussi, je t’attendais.

— Ali, tu mènes Prudence jusqu’au deuxième, jusqu’à la grande salle, il y a une danse ce soir. Elle retrouvera les siens et son chemin.

— Bonsoir à tous et merci,

Je leur envoie des baisers du bout des doigts.

— Revenez nous voir, dit Timide en rougissant.

— Il faudra que je me perde pour vous trouver, mais c’est promis.

Ali m’offre son bras et je m’y accroche. Son corps exhale un parfum de cannelle, un parfum d’homme de soleil, je me sens bien près de lui. Nous passons un long corridor, montons un escalier, un autre corridor, puis avec une courbette et un sourire il me met dans un ascenseur et tient la porte ouverte.

— Voilà madame, les portes sont automatiques, ne touchez à rien, vous serez chez vous en une minute, passez une bonne soirée.

— Al, je sais que c’est toi, je te reconnais sous ton nouveau beau visage, pourquoi m’appelles-tu madame ?

— Bonsoir Prudence, content de vous avoir rencontrée.

— Al ! Attends !

Il presse un bouton et attend que les portes se referment sur moi. Il se tient debout et très vite je ne vois qu’une lame de lui et de son mystérieux visage cuivré. Je n’aime pas l’ascenseur, ce sarcophage moderne me fait peur. Quand il s’arrête, je m’appuie sur les parois, inquiète, les portes s’ouvrent seules et me jettent dans la grande salle où le trio Jazz reprend son souffle près du bar au fond de la salle.

Butterfly man (extrait)

 

1

 

 

 

Ne cherchez pas ce royaume sur votre carte routière. Il est inutile d'aller à la gare où personne ne pourra vous renseigner. Ne perdez pas votre temps à consulter les photos aériennes car il ne figure sur aucun cadastre, il n'a laissé aucune trace dans les archives. Pas d'armes ducales ou royales découvertes dans les armoiries les plus anciennes, et les vétustes parchemins gardent leurs secrets sous leurs sceaux de cire rouge.

    

Voilà comment tout a commencé. Il m'arrive de sortir de mon lit le matin, avec l'idée d'une escapade en bus vers un coin différent, une plaine ou une forêt abritant des papillons, qui se font de plus en plus rares, et il faut les trouver. Il faisait chaud, un gentil soleil : en tout, une belle journée. J’ai pris un autobus local au hasard, avec l'intention de descendre quand je verrais un possible habitat. Quand je suis descendu de l'autobus, un groupe d'adolescents, habillés de rouge et de bleu, attendait sur le bas-côté. Chaque jeune portait un vélo sur l'épaule et, après bien des simagrées et les recommandations du chauffeur, ils s'empilèrent à l'arrière avec leurs montures. Ils s'amusaient comme des fous.  J'enviais un peu leur jeunesse, leur insouciance. Leur joie de vivre me fit sourire.

Le chauffeur ne démarra pas tout de suite, il attendit que je mette mon sac de cuir en bandoulière à gauche, l'appareil photo, mon précieux Leica autour de mon cou à droite, que je place mon chapeau de toile sur ma tête. J'étais prêt. Je remerciai et saluai le chauffeur et les gosses aux vélos ; ils se penchèrent aux fenêtres pour me rendre mon salut. Un des gosses cria : « Bonne promenade, grandpâ ! »  

 

J'ai mis les pieds où il ne fallait pas, tout bêtement, il faut me croire. Je ne cherchais que des papillons... J’ai franchi les frontières invisibles de ce royaume par hasard, alors que je suivais calmement un papillon. Un Charaxes Jasius, un Pacha à deux queues, presque disparu maintenant. Le soleil se cachait derrière de lourds nuages, le tonnerre d’un orage sournois roulait ses tambours et, au loin, un train de marchandises passait, lent, essoufflé, interminable. Très haut, les ailes étendues, les doigts de plumes ouverts, deux rapaces planaient sur un courant chaud, ils se croisaient, se recroisaient et j’entendis l’appel de l’un et la réponse de l’autre... C’était un couple uni pour toujours. Mon Leica autour du cou, je sautai un caniveau à la poursuite du papillon et tombai à pieds joints dans un champ de citrouilles. Les feuilles rugueuses se dressaient comme des ombrelles vertes et dans leur ombre luisaient des citrouilles énormes, les ventres d’un bel orange se gonflaient. Il y en avait des centaines, protégées par un immense épouvantail effrayant. Je le pris en photo : deux piquets de bois, des branches pour bras, un potiron pour tête, habillé de sacs en plastique noir, j’en oubliais presque mon Pacha qui était tout près maintenant. La lumière n’était pas très bonne mais je ne pouvais pas manquer cette photo. Mon vieil appareil prêt au déclic, je retenais mon souffle. J'avais déjà préparé mon cadre et je n'attendais que le bon vouloir du papillon. Bientôt, son énergie diminuerait, il aurait soif de nectar, alors, il se poserait pour boire sur la seule fleur qui s'ouvrait au ras du sol. Cette fleur bleutée ressemblait à un nymphéa, elle s’ouvrait dans l’entrelacs de longues racines qui s'étalaient à l'infini sur une terre bien assoiffée. Le train de marchandises n’en finissait pas de faire grincer ses boggies. Je maudissais sa lenteur et les cercles concentriques de vibrations qui déchiraient le calme ; les papillons sont très sensibles, ils ressentent le moindre frisson dans l’air qui les entoure.

Le papillon descend vers la fleur, je cadre, je retiens ma respiration, j'appuie sur le déclic et le papillon disparaît. Je m'agite en tout sens, pas de papillon ! Il n'est pas posé, il n'est pas en vol, il n'est pas inconscient dans la poussière. Je soulève les racines étalées à mes pieds, je tire, je tire, les racines résistent, alors je tire encore plus fort quand une force contraire me tire vers l'avant. Je trébuche, tombe tête la première au travers d'une barrière de lumière. C'est comme un coup sur la nuque, cent mouettes me crient dans les oreilles, et je le vois. Il est là mon Pacha, avec des milliers d'autres papillons qu'on ne voit plus beaucoup : des Argus bleus, des Théclas, des nuées de Damiers, des Nacrés, des Vanesses, des Satyres, des Sylvains, des Machaons, des Phoebes, des Occitanicas, une pullulation d'ailes et de couleurs, un rêve de fou. Le sol est spongieux et les racines qui se sont glissées sous la barrière de lumière courent sur cette prairie humide comme de grands serpents verts. Elles sont couvertes de fleurs bleues épanouies, aussi larges que des soucoupes de grand-mère. L'air est doux, le ciel est infini, il y a un champ de blé qui ondule au loin, j’entends les ailes de ces milliers de papillons frémir, ce n’est qu’un léger bruissement, mais les sons s'amplifient dans ma tête, et toutes les images sont enregistrées comme dans un film muet. Je perds connaissance. Dans cet état misérable, partagé entre le désir d’ouvrir les yeux et l’abandon total, je me sens porté, couché sur le dos sur une civière qui avance à grande allure sans bruit. Ça va très vite, et les voix autour de moi sont cotonneuses, incompréhensibles. Après, je tombe dans les grandes pommes, dans un grand trou noir, une chute vertigineuse qui me coupe le souffle. Il n’y a rien pour me retenir, et j’entends mon cri de terreur.

 

 

2

 

 

 

Une clochette qui tinte tout près de mon œil droit me réveille d'un long sommeil reposant. Je m'étire et ma main frôle une présence humaine. Je m'assois d'un bond et me fracasse le front sur le ciel bas d'un lit à baldaquin. Un homme se tient près du lit. Je dois encore rêver. Il est vêtu d'une tunique toute simple qui lui arrive au-dessous des genoux ; le tissu écru est un tissage souple et léger. L'homme porte des sandales de fibres tressées avec une boucle de bois sur le côté. Une bande étroite de métal doré brille sur son front. Subitement je me rends compte que je suis nu. L'homme à la clochette me tend un drap de bain et place une tunique semblable à la sienne, un sous- vêtement qui ressemble à un short de sportif, et une paire de sandales tressées neuves sur le pied de mon lit. Comme mes vêtements ont disparu, je m'enroule dans le drap de bain. Je pense que je suis mort et en présence de mon ange gardien. Non, je ne suis pas mort, sous mes doigts je sens une bosse sur le front, une bosse qui fait mal, mes côtes aussi me font mal, mon cœur bat un peu trop vite et j'ai la bouche sèche. J'ai dû m'endormir la bouche ouverte, ça m'arrive, ou alors, je viens d'atterrir chez des gentils fous.

— Suivez-moi. Enfilez ces patins.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas abîmer le sol et parce que vous avez peut-être toutes sortes de champignons néfastes qui prolifèrent entre vos doigts de pieds.

— Ils n’oseraient pas. Où allons-nous ?

— Au bain. Vous ne pouvez pas entrer chez nous sans vous purifier.

— Je vois ! Vous êtes un ange et je suis au paradis. J'ai touché une barrière électrique mise là pour protéger les vaches qui ne sont pas encore folles, ou certains secrets d'état, ou peut-être encore une fontaine nucléaire qui va arroser l'hémisphère sud et maintenant je suis mort.

— Les morts ne marchent pas vers les bains.

— J'insiste pour avoir une réponse.

— Vous parlez toujours autant ?

— J'aime savoir.

— Les morts ne parlent pas. En route, nous sommes en retard.

— En retard pour quoi ?

— Vous êtes attendu.

— C'est bien la première fois.      

Comme mon guide allonge le pas, je le suis sur les patins de fibres tressées, et ça glisse comme sur un miroir. Je patinais dans le temps sur la mare gelée du village, mais je prenais mon temps. Et me voilà m’agitant comme un décathlonien : pied gauche, pied droit, pied gauche, pied droit, serrant ma serviette de bain d'une main, battant l'air de l'autre.  J'ai l'impression de courir dans un couloir de métro qui s'enfonce vers le centre de la terre. Je souffle comme un phoque. Moi, je ne cours jamais, je marche, je prends mon temps.

— Et bien, marchez, personne ne vous demande de courir.

— Ah ! Parce que vous lisez aussi dans mes pensées.

— Ce n'est pas très difficile. Nous y voilà. Vous pouvez prendre une pause.

— Je n'ai pas besoin d'une pause, j'ai besoin de mon appareil, mon bon vieux Leica qui connaît ma main et que ma main connaît. Où est mon appareil ?