Hubert Hervé, écrivain aux Editions Mané Huily

Né à Vannes en 1950, l'écrivain vit entre Rennes et les rivages du golfe du Morbihan. Il a écrit un premier polar, « Les Cassures enfantines », en 2012, qui relate les enquêtes d'Emile Lacontelli, capitaine de gendarmerie, à Auray.

 

Écrivain depuis toujours, cet ancien cadre de la Poste se consacre désormais à la publication de ses ouvrages, ainsi qu'à la rédaction de romans.

 

Son nouveau roman : Un rai de soleil sur le flot glacé 

 

Romans disponibles en ligne et en librairie

 

 

 

"Soixante-cinq chroniques : autant de petites histoires qui forment un roman dont le personnage principal est la ville où les autres acteurs imaginaires se rencontrent, tissent des liens au fil des épisodes, s’aiment, se détestent sur fond de réalité vécue par les rennais.

 

 

 

 

 

 

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« Trois fillettes, Amandine, Clara et Bénédicte sont enlevées en Bretagne. Chacune a un parent illustre. C’est là le seul indice d’Émile Lacontelli…

Latifa, jeune syrienne doit fuir l’enfer de la guerre et les milices esclavagistes rencontrées sur sa route…

Leurs destins se croiseront au bout du périple. »

 

 

 

 

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Qui a tué July ? Cette jeune femme de dix-sept ans.

 

Sa mère Ophélie, son père Florian et sa sœur Lise sont bouleversés.

Ophélie prend conscience qu’elle ignorait qui était vraiment sa fille… Elle découvre que July n’était pas l’adolescente sage qu’elle pensait être sa fille.

Florian devient fou…

Lise souffre de la perte de celle qui fut son contraire et qu’elle admirait tant.

 

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Les extraits


 

Un rai de soleil sur le flot glacé (extrait)

 

Janvier 2019

 

Émile Lacontelli contemple les flocons de neige qui tombent, drus, depuis plus de deux heures : « C’est rare par ici, je crois que c’est la première fois que j’en vois tomber autant à Auray. — songe-t-il — Ça me rappelle mon enfance, à Lille. Là-bas, il y en avait tous les hivers ».

La cour est recouverte, ainsi que les voitures dont on n’aperçoit que les lettres blanches sur une bande de tôle bleue : GENDARMERIE. Il enfile sa parka et quitte le bureau juste à l’instant où le téléphone se met à sonner :

— Émile, mademoiselle Poincaré demande à te voir.

— Qui est-ce ?

Joëlle Le Tanter baisse la voix et prend un ton confidentiel :

— Elle est gendarme, adjudant. Elle dit avoir rendez-vous.

— Avec moi ?

— Elle n’a pas précisé.

— Fais-la monter, je l’attends.

 

C’est une ravissante jeune femme métisse dans une chaude parka rouge de montagne, une boule de cheveux crépus encadre un fin visage souligné d’un sourire malicieux :

— Bonjour, Capitaine. Je suis l’adjudant Honorine Poincaré. Le commandant Lefranc de la brigade de Nantes a dû vous informer que je postulais pour le poste. Je suis venue pour vous rencontrer. J’aurais dû être là en début d’après-midi, la neige m’a retardée.

— Le poste ?

— Dans votre équipe, vous avez bien un poste vacant ?

— Oui. Mais je suis désolé, personne ne m’a prévenu de ce rendez-vous. Il se trouve que j’en ai un moi-même dans un quart d’heure. Je ne peux donc pas vous recevoir. J’ai effectivement un poste vacant depuis quatre mois, mais j’ai demandé un homme ayant une expérience en matière d’enquête criminelle. Je suis vraiment navré, mais vous ne remplissez pas les critères, mademoiselle.

— À mon tour d’être désolée. Je suis une femme, c’est le seul de vos critères que je ne remplis pas. Je n’y peux rien, pour le reste, je suis votre "homme". Je travaille depuis cinq ans au sein d’une équipe de la cellule d’investigation criminelle à Nantes, après deux années passées à la brigade départementale de renseignements et d’investigations judiciaires à Créteil. J’ai participé à une bonne quinzaine d’enquêtes et procédé à l’arrestation de quelques criminels : sept en tout. Et d’être une femme, à la réflexion, je ne suis pas si désolée que ça !

Le ton est souriant mais déterminé. Lacontelli est contrarié, il a parlé trop vite, pressé et quelque peu énervé qu’on lui envoie, sans l’informer, une candidate au poste de Patrice Messager.(1) La jeune femme connait sans doute le milieu de la gendarmerie et possède de toute évidence une expérience dans son domaine.  Elle a l’air vive et éloquente. Mais il doit vraiment partir. Il lui adresse un sourire qu’il veut charmeur et reprenant sa parka :

— Je ne peux rester plus longtemps. L’adjudant-chef Lemoine n’est pas là. Voulez-vous reprendre rendez-vous et laisser vos états de service au gendarme Le Tanter à l’accueil ?

Le sourire a disparu du visage d’Honorine Poincaré, son regard s’est assombri.

— Je viens de faire cent cinquante kilomètres, en partie sur une route enneigée où on roulait au pas. J’étais persuadée que vous aviez été prévenu de mon passage, c’est en tout cas ce que m’a certifié le commandant Lefranc, et c’est forte de cette certitude que j’ai continué à rouler. Je suis très déçue. On m’a parlé de vous et de votre équipe, de vos résultats et de vos méthodes de travail. Excusez-moi, mais une fois du plus j’ai été naïve.

— Naïve ?

— De croire ce qu’on m’a dit. J’en ai marre de cet univers d’homme où la femme n’a pas sa place. Vous pourrez le répéter, je n’en n’ai plus rien à faire : la Gendarmerie est une institution machiste et elle en crèvera.

La jeune femme sort brusquement du bureau et attaque vivement l’escalier, si brutalement que sa chaussure droite, sans doute encore empreinte de neige, ripe sur la marche de carrelage. Elle pousse un cri en valdinguant tout au long de l’étage…

  — Mademoiselle Poincaré !

Lacontelli se précipite vers Honorine étalée et immobile sur le palier froid.

Deux gendarmes montent vers eux, trois autres sortent d’un bureau. Aussitôt ils vont chercher un brancard et avec douceur y couchent la jeune femme qui ne peut poser le pied au sol.

Lacontelli annule son rendez-vous pour accompagner le gendarme Poincaré à l’hôpital.



[1] Voir Le retour des Marie Morgane, éditions Mané huily.

 

Claire, chroniques ordinaires de la vie rennaise Tome II. (Extrait)

 

Le "soviet" et les copains !

 

François Bouvier a demandé à Jean Leclair de l’accompagner à une réception rue Marcillé.

— Ce n’est pas un anniversaire comme tant d’autres. Cinquante ans d’habitat communautaire réussi, ça se fête, non !

« OK » a répondu Jean qui n’a pas de programme jusqu’à la fin des rendez-vous de Clotilde à vingt heures.

— De plus, ça lui plaît de voir François reprendre vie, s’intéresser de nouveau à des projets.[1]

— Je prépare un travail avec mes élèves sur l’histoire de l’habitat populaire. Connais-tu Roger-Henri Guerrand ?

— N’a-t-il pas écrit un bouquin sur l’histoire des lieux d’aisance ?

— Exact, il est même passé chez Pivot pour ça. Il est surtout un chercheur iconoclaste qui a laissé son empreinte à la fois dans l’éducation populaire, il fut co-créateur de "Culture et Liberté", dans l’enseignement de l’histoire architecturale, de l’habitat social, du métropolitain, du mouvement Art nouveau.

— Le rapport avec la garden-party où tu m’entraines ?

— Sans en avoir l’air, c’est très lié.

— Ah !

— Le petit village du parc Oberthur, rue René Marcillé était à l’origine un des projets les plus novateur d’après-guerre pour le logement social. Un projet issu de "La ruche ouvrière rennaise" qui permettait aux familles parmi les plus modestes de vivre dans un logement moderne. Par la suite ils auront des facilités d’acquisition de leur maison. C’était révolutionnaire, à l’époque. Ce soir, les habitants, dont beaucoup sont les premiers occupants de ce phalanstère mode trente glorieuses, fêtent leurs cinquante ans d’existence. J’ai envie d’en parler avec certains.

— "La Ruche ouvrière" ?

— Une coopérative pour promouvoir l’habitat populaire, créé en 1902 par un syndicaliste, Jules Cheminel et un prêtre, l’abbé Trochut qui fut aussi fondateur de Ouest éclair, l’ancêtre de Ouest France. La Ruche est devenue société HLM, depuis…

 

Rue Marcillé, une centaine de personnes partagent une ambiance festive. François aperçoit Damien Duchessant, conseiller général et l’élu du quartier, verre en main entourés d’un groupe de femmes et d’hommes que Jean classe d’emblée dans la catégorie des seniors actifs. Avec Jean, ils s’approchent :

— La maison, on l’a attendu trois ans. On a emménagé en juillet 1954 avec nos trois enfants, j’allais accoucher du quatrième le mois suivant. On laissait sans regret un deux pièces sans eau ni gaz.

— On nous avait proposé la location attribution. Après vingt-cinq ans de remboursement d’un prêt sous forme de loyer nous sommes devenus propriétaire d’une maison conçue sur mesure. Les enfants n’en revenaient pas de l’espace et du jardin.

— On a passé l’hiver 1954 sans chauffage, celui qui nous fit connaître l’abbé Pierre et son fameux appel en faveur des mal-logés et des sans-abris. Nous venions de trouver un toit, mais nous avions froid. Enfin, on était jeune…

— Et puis, il y avait les voisins qui sont devenus, pour beaucoup, des amis. Au fil du temps nous avons pu constituer une véritable communauté. Nous avions tous à peu près le même âge, alors, on s’entraidait.

— Nos enfants jouaient ensembles, allaient à la même école…

— Les enseignants nous les ramenaient le soir à l’octroi de la rue de Paris où nous les récupérions à tour de rôle…

— Je me souviens qu’à l’époque il n’y avait pas beaucoup de machine à laver. Alors nous en avions acheté une à nous tous que nous nous passions de maison en maison…

— Oh oui ! Elle était posée sur un diable…

 

La parole se libère. Chacun y va de son souvenir avec, dans la voix, des modulations remplies d’émotion.

— Les maisons étaient peintes en jaune. Ça faisait avant garde. La vague Le Corbusier se faisait sentir….

— Et ça attirait du monde. Les gens venaient, en promenade le dimanche, jusqu’ici. Pour nous visiter…

— Nous étions des pionniers !

— Le chauffage était collectif. Ça n’était pas courant alors…

— Plus tard, on a même fait des achats alimentaires pour la communauté. Viande, poissons, fromage… On passait les commandes le vendredi et dans la semaine on faisait la distribution dans les garage…

— Puis il y’a eu l’arrivée de la première télé. Ceux qui ne l’avaient pas allaient la voir chez le voisin…

— Geneviève, dit une petite grand-mère en montrant une autre dame assise sur une chaise de jardin, une canne entre les jambes, avait le téléphone pour son travail. Ça a bien rendu service à tout le monde…

— Hein ! Qu’est-ce qu’il y a ? dit la femme assise s’apercevant que tout le monde est tourné vers elle.

— Je dis que ton téléphone nous a été utile à tous…

— C’est vrai, elle est partie trop tôt…

— De qui parles-tu ?

— Ben… d’Yvonne ! C’est toi qui en parle.

— Un des premiers centres sociaux de la ville s’est ouvert dans le quartier. Certains militaient, allaient à des réunions. Alors l’un d’entre nous avait les clés et était chargé de vérifier dans les maisons que les enfants étaient bien couchés…

— C’était le communisme, en quelque sorte… !

— Oui, mais sans Staline et sans cellule !

Tous éclatent de rire.

Jean ne peut s’empêcher de penser en voyant ces personnes, aujourd’hui retraités, rire de bon cœur de leurs souvenirs partagés, qu’effectivement ils avaient collectivement vécu un peu de ce dont il n’avait cessé de rêver durant sa jeunesse et que beaucoup nomment aujourd’hui utopie …

 

Plus tard, l’élu du quartier précisera qu’aujourd’hui, environ 40% des maisons sont encore habitées par les occupants d’origine, certaines par les enfants qui y sont nés. D’autres ont été vendues, avec une excellente plus-value. Certes, l’esprit des premières années a cédé le terrain au mode de vie individuel de notre époque. Les besoins de partage ne sont plus de mise. Mais il reste de de cette communauté des origines, une vie de quartier toujours très vivante.

— On a enterré le soviet, mais on a gardé les copains et la solidarité dit un grand-type cheveux blancs et yeux rieurs en levant son verre.



[1] Oscar ou les chroniques ordinaires de la vie rennaise Tome I Éditions Mané huily

    

Le retour des Marie Morgane. (Extrait)

 

La chaleur est suffocante, les 4/4 couleur de sable, certains équipés de mitrailleuses soulèvent des nuages de poussière qui viennent se déposer sur les simarres noires des femmes, fantômes traversant les ruines de ce qui fut la ville des cèdres et des fontaines. Les Bougainvilliers rouges, jaunes et orange, il y a peu de temps, partaient à l’assaut des façades, des balcons et même des porches ancestraux qui ouvraient sur des arrière-cours ombragées, fraiches et accueillantes aux jeux et cris des enfants et aux palabres des vieux entre les appels à la prière du muezzin.

Latifa a grandi dans une de ces maisons fermées sur la rue mais ouvertes sur la vie et le rythme des journées dominées par les femmes : sa mère Saliha, ses deux tantes Nissrine et Kalila, sa grand-mère Imène et sa sœur Marwa. De longues journées qui s’achevaient par le retour du père, des oncles et de ses deux frères Nacer et Lotfi qui travaillaient tous à la fabrique de cigarettes dirigée par son père et propriété de la famille. Le repas autour de la grande table se prolongeait par des prières et de longues soirées sur les bancs de la cour avec la famille voisine. Avec Aïcha leur fille et Rayanne sa cousine, elles jouaient parfois très tard sous le genévrier.

Puis, il y a plus de cinq ans maintenant, la fabrique a été fermée.  Les hommes sont aujourd'hui peu nombreux à vivre dans ces lieux où depuis longtemps seules les ruines de la vie et du bonheur d'antan fument désespérément. Beaucoup sont morts sous les bombes ou fauchés par une rafale de kalachnikov. Nombreux sont ceux qui ont émigré vers l'Europe ou sont partis combattre sur un front incertain. Il ne reste que quelques vieux qui se cachent au milieu des dernières pierres encore debout avec les femmes et les enfants ayant échappé au pire. La fabrique n'est que ruines et gravats. Quelques éléments de machines rouillées émergent parfois d'un amas de pierres et de poussière tels des fémurs sortant de terre dans un cimetière dévasté.

Latifa survit dans cet enfer. De sa famille, elle n'a plus que sa mère, sa sœur Marwa et son frère Nacer qui se cache pour échapper aux nouveaux maîtres et vient parfois secrètement leur rendre une courte visite. Lotfi et son père ont complètement disparu, sans doute tués. Aïcha et Rayanne sont toujours vivantes et il arrive qu'elles se retrouvent toutes les trois, dans une cave sombre ou dans les rares espaces gagnés sur le désastre et aménagés pour dormir.

Les nouveaux maîtres exigent que toutes les femmes, même les plus jeunes soient intégralement voilées. L'école leur est interdite ; d'ailleurs, il n'y a plus d'école depuis le jour où une bombe envoyée d'un avion de l'armée régulière l'a détruite tuant plusieurs dizaines d'enfants.

Ce sont les femmes qui paient le plus lourd tribut à cette barbarie. Passant dans Al Hemadiah street qui longe Nayraoun park elle regarde la maison défoncée de Nassina, sa compagne des premières années à l’école de la rue Al Rouda. Nassina n’est plus. Elle avait aimé un garçon de sa rue. Ses parents avaient voulu qu’elle épouse un homme de trente ans son ainé. Un voisin l’avait surprise parlant avec son amoureux et l’avait dénoncée au chef du quartier. Son procès avait été sommaire.

Des hommes en armes étaient venus chercher Latifa avec d’autres à l’école coranique où les filles devaient lire chaque matin des versets du livre sacré durant deux heures. Ils les avaient conduites à l’extérieur de la ville dans un immense terrain vague où s’exerçait la vengeance de Dieu. Elles avaient été forcées d’assister, debout durant des heures sous le soleil au zénith, aux supplices de quatre femmes accusées d’adultère et d’impiété. Parmi ces quatre femmes, il y avait Nassina. Elle avait l’âge de Latifa, dix-sept ans. Latifa avait fermé les yeux quand les hommes avaient jeté les premières pierres. Quand ce fut le tour de Nassina, Latifa faillit s’évanouir, puis elle décida d’accompagner son amie d’enfance en chantant dans sa tête une des comptines apprises dans le cours de chants de madame Atassi. Elle avait pu fermer les yeux mais pas les oreilles et les cris de douleur de Nassina résonnaient encore dans sa tête.

Latifa aime l'école et les livres qui, en dehors du coran, sont aussi interdits. Elle en a sauvé cinq qu'elle cache soigneusement dans un mur de la maison encore debout et chaque jour elle s'accorde secrètement des moments volés pour les regarder et les lire. Certains déjà plusieurs fois. Il y a le livre de géographie où sont présentés tous les continents, leurs faunes, leurs flores et les caractéristiques des habitants de chaque pays. En Europe et en Amérique, elle sait que les jeunes de son âge font du vélo et vont au collège ou au lycée. Ils font trois repas par jour, chez eux ou à l'école et plusieurs fois dans l'année, ils vont en vacances, à la mer l'été et à la montagne l'hiver pour y faire du ski. Elle aimerait tant faire du ski ou du bateau à voile ! Les femmes peuvent exercer un métier dans des bureaux ou dans des ateliers. Rayanne lui a expliqué une fois que les européennes et les américaines prennent une pilule qui les empêche d'avoir des enfants, même quand elles font l'amour avec leur mari. L'amour, elles en parlent quand elles se retrouvent dans la cave. Elles imaginent un amoureux qui les embrasserait et les prendrait dans ses bras. Latifa se souvient du bien-être ressenti quand elle était petite et que Nacer la serrait parfois contre lui en lui disant des mots de garçon : « petite sœur, petite gazelle, Dieu t’a donné les plus beaux yeux qu’une femme peut avoir, ta peau est comme du miel… » C’était très loin, ces instants de joie et de bonheur troublants. Elle a des frissons rien que d’y penser. Où est Nacer maintenant ? C’est vrai qu’elle a de beaux yeux, deux émeraudes : « de la transparence du diamant » lui murmurait son frère qui ne nuançait pas son propos quand il encensait sa beauté : « Ta peau mate et douce rappelle la couleur du pain sorti du four. » ajoutait-il encore. Une peau qu’elle doit faire disparaître aujourd’hui derrière des tissus noirs, chauds, tout de suite souillés de sueur quand elle traverse la rue pour trouver quelques nourritures à échanger contre les derniers trésors de la maison.

Le ciel est du bleu le plus pur et le soleil dont la douce chaleur lui manque tant sur la peau s’est adapté aux formes nouvelles des immeubles et des pierres pour projeter leurs ombres dans la relative fraîcheur du matin. Dans une heure la température aura monté au point de rendre difficilement supportable le trajet de la maison au magasin de la rue Al Bohtory. Elle se faufile, ombre silencieuse, dans les ruelles encombrées de véhicules brinquebalant entre les façades éventrées parmi quelques 4/4 imposants décorés de drapeaux. Elle traverse entre deux tas de ferraille pour rejoindre Aïcha et Rayanne qui lui ont adressé un petit signe discret. Les trois jeunes femmes marchent en silence le long de l’enceinte de la palmeraie dont beaucoup de spécimens n’ont conservé que leur stipe, tandis que sur d’autres, les palmes retombent pendantes donnant à la plante des airs de géant échiné. Ce jardin luxuriant, rempli autrefois des cris des enfants et des chants d’oiseaux, où les familles venaient aux soirs chauds prendre un peu de fraicheur, est devenu une friche empierrée et lugubre dès la nuit tombée. Elles s’approchent des rues commerçantes où ne demeurent que quelques étals éphémères et chétifs. Un 4/4 gris manque les renverser, freine brutalement, trois hommes armés en descendent, chacun prend brutalement une jeune femme par le bras et l’oblige par la force à monter dans la voiture qui démarre en trombe aussitôt. L’enlèvement n’a duré que quelques secondes.

 

 

Cette vie qui dure l'espace d'un cri. (Extrait)

 

 Mai 1968, vendredi 10

Vers dix-neuf heures, les leaders clament la dispersion dans leur mégaphone. Mais les trottoirs du Boul’Mich et les rues sont encore pleins de monde, de groupes qui n’étant pas décidés à céder la place, continuent à déployer leurs banderoles et à occuper le macadam. Adélaïde et Léo ne peuvent quitter cette foule en attente d’une reprise de l’action, malgré les camions de CRS prêts à en découdre garés en ligne au bas du boulevard et le long des rues du quartier, alignant en signe d’ultimatum leur arsenal répressif. Personne n’a vraiment envie de s’éloigner. C’est une soirée printanière douce et l’excitation de cette foule est palpable. Il est vingt heures trente quand les premiers appels à l’occupation du quartier sont lancés dans quelques mégaphones :

    Dehors la police, occupons la Sorbonne !

    Emparons-nous de ce qui nous appartient, occupons la rue !

Europe 1 avait diffusé un appel d’un leader étudiant : « Allez occuper le quartier latin. »

    Des barricades ! Des barricades !

Ils sont cinq à s’emparer d’une voiture, une ami 6 Citroën garée le long du trottoir qu’ils attrapent par les longerons et soulèvent au bout de leurs dix mains d’hommes solides. La voiture se retrouve sur le flanc, un sixième gars les rejoint pour pousser l’auto qui dans un sinistre craquement de tôles malmenées et de vitres brisées tombe sur le toit. Une autre voiture, une 4L, est également renversée au milieu de la rue. Bientôt, les grilles au pied des arbres sont arrachées et jetées sur la chaussée près des véhicules renversés, des poubelles, des cageots, des caisses et de vieux matelas. Deux jeunes hommes portent une barrière métallique qu’ils jettent sur l’entassement, puis viennent d’autres objets hétéroclites. On fait la chaîne et on empile tout ce qui est à portée de bras d’étudiants : vélos, billes de bois, pavés arrachés à une rue voisine, sacs de ciment qui complètent l’agglomérat. Les policiers observent sans intervenir. Ils attendent les instructions. Les barricades surgissent et montent au fil des heures jusqu’aux étages des immeubles. Gavroche est de retour. Paris revit les insurrections de juin 1832. Les insurgés descellant les pavés découvrent un joli sable couleur ocre. L’un d’eux écrit sur le mur : « Sous les pavés, la plage ! » Plusieurs dizaines de jeunes hommes et femmes sont campés derrière leur ligne Maginot de bric et de broc, gardiens d’un territoire nouveau et libre. Le stress des uns, l’excitation des autres ou les deux réunis chez les mêmes produisent un climat sur-tendu, une ambiance électrisée : le calme avant la tempête. Tous sentent que quelque chose d’important va se jouer dans les rues du quartier latin. Les acteurs sont en place, ils ont revêtu leur costume, mis en place le décor. Ils sont prêts : de chaque côté ils attendent le lever de rideau qui ne va pas tarder.

Des radios diffusent les reportages en direct d’Europe 1. La voix de Daniel Cohn-Bendit suspend un temps toute activité et crée un silence relatif sur le trottoir : « Ce sont aux manifestants eux-mêmes de s’auto-organiser. C’est à dire de voir comment faire les barricades. Le conseil que nous pouvons vous donner, c’est de ne pas faire de barricades n’importe où, mais de les faire à des points stratégiques qui vous permettent justement de vous défendre quand vous faites vos comités de discussion politique, de la faire de telle manière que vous soyez à distance respectable de la police. »

Adélaïde et Léo ont le sentiment de vivre des heures essentielles. Ils sont tous deux emplis de la certitude d’être là où il faut être. Jeans, baskets, sweat sous un blouson de cuir pour lui, tennis, jeans et pull over pour elle, chacun son écharpe pour supporter les lacrymos, ils se sont équipés pour résister aux  charges policières. Cette veillée d’arme et le climat ambiant renforcent leur sensation que tout est possible. Ils s’embrassent à pleine bouche assis sur le trottoir, avec la ferveur de ceux qui ont compris que le temps compte et qu’il faut prendre sans pudicité l’offre du moment, qu’il faut en toute première instance satisfaire ses envies : « jouir sans entrave ».

Un fort bruit sourd, un bruit de bombe qui éclate les fait sursauter et accélère les battements de cœur. Presque simultanément, une flamme monte de la barricade.

    Ils attaquent !

    Ils tirent des grenades incendiaires !

Des dizaines de jeunes se précipitent sur le tas de pavés arrachés dans les rues voisines, prennent quelques munitions et se mettent à l’abri guettant le bas du boulevard. Léo, un pavé dans chaque main, ne parvient pas à réprimer le tremblement nerveux de son corps tout entier. Il voudrait au moins dissimuler cette réaction sans plus y parvenir. Adélaïde, aussi armée d’un pavé, passe sa main libre autour de sa taille et lui glisse à l’oreille :

    Moi aussi, j’ai peur, c’est normal.

Il ne répond pas. Il aperçoit au loin, éclairés par quelques réverbères, les camions de CRS sans distinguer personne autour. Au delà de la barricade le boulevard est désert. Il se retourne vers Adélaïde :

    Ils se planquent, les chiens !

Comme un exorcisme à l’anxiété collective créée par l’attente, quelques voix, vite suivies par l’ensemble des guérilleros inexpérimentés, lancent en psalmodiant :

    CRS : SS...CRS : SS...CRS : SS…

Un type plus vieux que la moyenne du corps de troupe, sans doute un professeur, s’offusque :

    Non, les gars, vous ne pouvez pas dire cela ! Ce n’est pas juste. J’ai passé deux années à Birkenau, c’est un amalgame intolérable !

    Ta gueule, prof…

    CRS : SS... CRS : SS…

Une nouvelle explosion fait reculer tout le monde. Cette fois la grenade est tombée à quelques mètres devant la barricade et ne produit aucun effet. Mais aussitôt un second projectile se plante au milieu de l’amoncellement et enflamme le bois d’une vieille porte arrachée à quelque chambranle. Puis une autre grenade entre dans une Renault 8 dont les vitres avaient été brisées. Le feu prend aussitôt à l’intérieur de l’auto faisant s’éloigner comme un seul homme l’ensemble des manifestants. D’un coup jaillit sur le boulevard, quelques dizaines de mètres devant la barricade, une nuée de casques brillants et de boucliers sombres.

    Attention, ils chargent, ils chargent… ! 

Comme éjectée d’une multitude de catapultes, une volée de pavés décolle de derrière la barricade pour s’abattre en pluie sur la meute policière qui maintenant court et entreprend l’ascension du barrage émeutier. La nuée estudiantine se replie au pas de course vers les rues voisines après une deuxième salve. Adélaïde et Léo, pour conjurer leur peur, se tiennent la main en courant et se jettent dans l’entrebâillement d’une porte cochère salvatrice rue Soufflot. Derrière la porte, une concierge en blouse de nylon bleu, attirée par la curiosité referme aussitôt le battant, mais Adélaïde et Léo sont dans la place.

    Ne restez pas ici, ct’interdit !

    C’est ça, — répond Léo, entrainant Adélaïde vers l’arrière-cour — et l’assistance à personne en danger ?

    Foutez l’camp, j’vous dis. Y’a pas d’place pour vot’révolution dans c’te demeure !

Sans écouter la mégère, Adélaïde et Léo continuent sous un second porche débouchant sur une autre petite cour pavée au fond de laquelle il y a une sorte d’appentis, abri à landaus et vélos. Sans un mot, Léo enlace Adélaïde, l’embrasse avec fougue tout en caressant sa poitrine. Il n’y a plus de bruit. La commère n’a pas suivi. La peur qui retombe fait place à une autre excitation, tous deux sont pris d’une fougue charnelle et chacun dévore l’autre de la bouche et des mains. Ils finissent par tomber sans vraiment s’en rendre compte sur le sol carrelé entre des outils de jardinage et une poussette d’enfant. Léo  retire le pantalon et la culotte d’Adélaïde puis repousse jeans et slip sur ses jambes. Pour eux deux, c’est la première fois, la maladresse de chacun fait encore monter fièvre, fébrilité, émoi et un délicieux trouble les emporte trop rapidement vers une jouissance tellement désirée et tant attendue mais si brève que tout aussi rapidement s’installent la frustration et un désenchantement inavoué. Dans le bas ventre d’Adélaïde une douleur domine toutes les autres sensations. Rapidement ils reprennent conscience de ce qui les entoure et de l’inconfort de leur posture. Léo dont une partie du corps dénudé couvrait encore le ventre et les jambes d’Adélaïde, se lève, se rajuste et remet de l’ordre dans sa tenue. Adélaïde reste, un temps, allongée, les yeux fixes.

    Adélaïde ! Ça va ?

    Hm..oui. — Elle se lève et renfile culotte et pantalon. — C’est douloureux, là... — Elle montre son entrejambe — Tu aurais dû mettre une capote.

    Tu n’as pas prévu ?

    Qu’est ce que tu veux que je prévoie ?

    J’sais pas ! La pilule.

  Eh bien non. C’est compliqué la pilule. Je ne connais pas, il faut l’autorisation de mes parents. Et puis j’pouvais pas prévoir.

    J’avais pas prévu, non plus. J’avais tellement envie de toi. — Il la prend par la taille et l’embrasse sur les lèvres. — Toi aussi ?

    Oui.

    Et puis, y’a pas d’raison qu’on fasse un bébé la première fois, hein ?

Adélaïde ne répond pas. Se tenant par la main, ils traversent cours et porches pour se retrouver rue Soufflot. La concierge les observe en silence depuis sa loge. Elle actionne l’interrupteur qui ouvre subitement la porte cochère. Deux malabars en uniforme et casqués, matraques en main sont plantés devant la lourde porte de bois. Ils saisissent Léo qui n’a pas le temps de se retourner pour fuir, l’entrainent sur le trottoir où ils le jettent à terre et le rouent de coups de matraque à un rythme infernal, sur la tête que Léo tente en vain de protéger de ses mains, sur les côtes, le dos et les cuisses. Les coups s’accompagnent d’insultes ignobles et indignes des forces de police, mais les rues et les boulevards sont dévastés, des voitures renversées sont en flammes, les arbres sont sciés, les branches arrachées, les hommes, étudiants, appariteurs, manifestants et policiers trop longtemps contenus sont devenus fous.

    Petit con d’pédé, on va t’étriper, crevard. Ah, tu croyais t’planquer chez les bourges, hein, enculé…

Adélaïde demeure pétrifiée dans l’obscurité du porche. Les deux CRS semblent l’avoir oubliée. Un son de déclenchement d’huisserie, elle se retourne, c’est la concierge qui referme sa fenêtre. Adélaïde s’approche de la loge et frappe au carreau :

    Ils vont le tuer, allez leur dire d’arrêter, ils vous écouteront, vous.

La femme rouvre son carreau.

    Ça t’apprendra, salope à prendre ma remise pour un bordel. Fous le camp !

Horrifiée et tétanisée, Adélaïde ne sait que faire pour que cesse la hargne des deux brutes. Elle ressent une terreur paralysante à l’idée de  s’interposer, se traite intérieurement de lâche. Puis un coup de sifflet retentit et comme un seul homme les deux cognes interrompent leur sauvage besogne pour partir en courant vers le boulevard Saint Michel, laissant sur le pavé un Léo inerte et recroquevillé. Adélaïde va chercher du secours en courant vers la barricade. Elle est en feu et plus personne ne s’en approche. L’air est chargé de fumée et  d’exhalaisons de gaz lacrymogène, de caoutchouc brulé et de vapeur de chlore. Étrangement une voix sort d’une radio à transistors posée sur le seuil d’un immeuble. Adélaïde s’approche. Elle reconnaît le son de la voix de Cohn-Bendit, mais cette fois il est grave et le ton est dramatique : « Écoutez, je prends le micro parce que je viens de la première barricade. La police envoie en ce moment des grenades avec du chlore et tout ce qu’il y a. C’est à dire qu’en ce moment de deux choses l’une : les manifestants ne pouvant se retirer, ou c’est le massacre et il sera pire qu’à Charonne, ou la police arrête... J’appelle tous les manifestants à se retirer du quartier Latin. Vu la cruauté de la police, il n’est pas nécessaire de mener des combats d’arrière garde. Le pouvoir a essayé de frapper durement le mouvement étudiant, n’a pas dispersé une manifestation mais l’a durement, violemment, attaquée en se croyant en guerre civile ».

Dans un geste de réflexe, la jeune femme se couvre le nez de son écharpe et lève les yeux sur le lieu de désolation qu’est devenu le boulevard : « Mon dieu ! Léo ! » Elle revient en courant là où elle l’a laissé . Il est là, il ne bouge pas :

    Léo, c’est moi. Comment ça va, Tu as mal ?

Aucune réponse. Il est pelotonné, les membres repliés, il a du sang sur le front qui lui coule sur le visage. Alors, Adélaïde se penche sur lui, le prend dans ses bras et lui parle doucement à l’oreille :

    Ne meurs pas, mon amour. Je ne veux pas que tu partes. Je vais trouver du secours. Ne meurs pas en ce jour où nous avons fait l’amour. Tu vas être sauvé, je t’aime.

Et elle lui prend la main qu’elle serre doucement. Elle sent alors une faible pression : « Il est vivant ! »

Un groupe de jeunes hommes passe en courant.

    Arrêtez ! Arrêtez !

Ils ne s’arrêtent pas. Trois policiers passent à leur tour, sans doute poursuivent-ils les premiers :

    Arrêtez ! Je vous en prie !

L’un des trois se tourne, s’arrête et s’approche d’Adélaïde, le bouclier dans une main, une matraque dans l’autre. Adélaïde est saisie d’effroi.

    Qu’est ce qu’il y a ? — L’homme se baisse tout près d’Adélaïde et de Léo. Il sent la sueur et son haleine, la bière. — Qu’est-il arrivé ?

    Il ne réagit pas. Il est gravement blessé. Il faut des secours.

Le flic pose la main sur l’épaule de Léo s’approche encore, voit le sang sur le visage, se lève brusquement.

    Restez avec lui. Attendez.

Il s’en va en courant vers le Panthéon, disparaît bientôt de la vue d’Adélaïde. D’autres groupes passent, nul ne s’attarde et ne s’intéresse à eux. Plusieurs minutes s’écoulent qui augmentent encore l’angoisse de la jeune femme qui ne sait plus quoi faire pour sortir Léo de là. Un autre groupe arrive en courant. Deux types en blouse blanche portant un brancard s’arrêtent à leur hauteur. Le premier se penche sur les deux jeunes gens :

    Écartez-vous, mademoiselle. Nous allons l’examiner rapidement et l’emmener à l’hôpital. Je suis médecin de la Croix Rouge. Vous-même, souffrez-vous ? Avez-vous reçu des coups ?

    Non.

Une poignée de minutes plus tard, les deux hommes ont disparu, portant Léo sur le brancard vers la rue Saint Jacques et l’hôpital du Val de Grâce.


 

Les égarées. (Extrait)

 

Gare Montparnasse, Séverine monte dans le wagon de première une dizaine de minutes avant le départ. À peine s’est-elle installée qu’un homme, grand, une trentaine d’années, la calvitie bien entamée, s’assoit en face d’elle. Elle met le dossier du siège sur la position la plus oblique, sort de son sac les journaux achetés à la boutique Relay et entreprend la lecture du Monde. L’homme en face a plongé le nez dans un bouquin. Le train démarre doucement, sans bruit. Séverine prend conscience que son voisin lève la tête à intervalles réguliers et de plus en plus fréquents, lui jetant des regards maladroitement discrets. « Ça y est, je suis repérée ». Elle avait très souvent remarqué le même manège chez des personnes qui, la reconnaissant, jetaient d’abord des regards furtifs. Elle savait comment cela allait continuer. Dans quelques minutes, le type allait prendre son courage à deux mains pour s’adresser à elle et ce sera quelque chose comme : « Je vous connais. N’êtes-vous pas Séverine Miller, la présentatrice du journal télévisé ? »  Il n’attendra même pas qu’elle réponde pour poursuivre par une phrase du genre : « Vous faites un travail admirable, je vous regarde très souvent… » Il lui était parfois arrivé de répondre : « Vous vous trompez, c’est vrai que je lui ressemble, mais ce n’est pas moi. » Alors, il s’affaissait dans son siège, penaud. Mais très rapidement il reprenait son observation gauchement dissimulée avec une perplexité visible qu’il n’osait pas exprimer.

Ça y est ! Cette fois l’homme se redresse sur son siège et se penche vers elle :

— Veuillez m’excuser de vous importuner, vous êtes bien actrice ?

— Pas du tout, monsieur, j’en suis désolée.

—  C’est étonnant, je l’aurais juré. Vous ressemblez tellement à cette actrice dont je ne peux me rappeler le nom.

—  On ne me l’a jamais dit. Dans quel film l’avez-vous vue ?

—  Justement, je ne peux retrouver le titre, je cherche depuis tout à l’heure. Mais si ce n’est pas vous…

— Vous souvenez-vous du scénario ? Peut-être l’ai-je vu. Je pourrai vous dire son nom.

— Je suis ridicule, je ne me rappelle pas le sujet. Je crois que le personnage était présentatrice de télévision, c’est cela, présentatrice du journal télévisé.

— Je ne vois vraiment pas.

Séverine replonge dans son journal. Cet échange l'avait amusée et distraite un moment de ses préoccupations et de l'anxiété qui monte en elle au fil des kilomètres. Elle oublie le type et se concentre sur la lecture. Une femme et un homme âgés passent à sa hauteur, l’homme interpelle sa femme à voix haute désignant Séverine du doigt :

— Regarde, Henriette, c’est Séverine Miller, la présentatrice ! 

— Qui ça ? répond la femme d’une voix aigüe, en s’éloignant.

La réponse du vieux monsieur se perd dans le bruit du roulement des essieux. L’homme en face de Séverine pique un fard et balbutie :

— Je suis navré, je regarde peu la télévision. 

Elle le gratifie de son sourire professionnel et s’attache à nouveau à la lecture de la presse.

L’homme descend à Rennes en la saluant avec déférence. Une femme prend sa place, grande, la quarantaine, vêtue sportivement, chargée d’un sac à dos. Elle salue d’un « bonjour » sort une tablette numérique de son sac ainsi qu’un baladeur, installe les écouteurs et se plonge dans son univers virtuel, n’adressant plus un regard à Séverine. À l’annonce de l’arrivée en gare de Vannes, Séverine range nerveusement les magazines dans son sac, laisse sur la tablette les quotidiens qu’elle a eu tout le temps de lire, récupère fébrilement son bagage et attend debout l’ouverture de la porte bien avant l'arrêt du train.


 

In nomine patris (extrait)

 

La mémoire de Guitte entre en action…

 

…Août 1944. Le seize, exactement. Plus d’une semaine s’était écoulée depuis un premier méfait de la bande : ces cinq femmes qu’ils avaient tondues, avaient amené Guitte à rompre ses fiançailles. Ce seize août, un mercredi, le père Vincent Cannella, prêtre à Arradon est venu à bicyclette jusqu’à Séné afin de lui demander d’intercéder auprès de Marcel Le Galic pour qu’il mette fin à l’injustice criminelle qu’il était en train de commettre avec ses compagnons. Le prêtre lui a parlé en la fixant de ses yeux noirs, pénétrants. Guitte a été immédiatement captivée par ce regard.

— Ils se sont emparés de deux femmes qu’ils accusent de trahison et les promènent dans les villages en incitant la population à leur jeter leurs ordures. Les hommes de la bande commandée par Marcel ont beaucoup bu et sont prêts à toutes les folies. J’ai peur. Je dois partir ce soir à Vannes sur ordre de l’évêque. Vous seule, Margueritte, qui le connaissez bien, pouvez m’aider à arrêter cette honte. Il vous écoutera, je l’espère.

— J’ai rompu mes fiançailles il y a dix jours.

— Je ne le savais pas.

— Non, je ne pourrai rien faire, il ne m’écoutera pas. Et je ne veux plus entendre parler de Marcel Le Galic.

— Mais, pensez à ces malheureuses, Guitte, a insisté le prêtre en plongeant son regard aiguisé dans les yeux de la jeune femme. Essayez… je vous en prie, pour l’amour de Dieu.

— Je veux bien lui parler, tenter de le convaincre, s’est-elle entendue répondre.

Elle a pris le vélo de son père et suivi le curé. Arrivés dans le bourg, ils n’ont pas tardé à rencontrer la troupe d’hommes en armes, précédée de deux femmes, tête rasée, pieds nus. Sur leur front, une croix gammée tracée à la peinture noire. Elles étaient couvertes de boue et de détritus. Le père Cannella est descendu aussitôt de vélo et s’est placé devant le groupe. Guitte en a fait autant, abandonnant sa bicyclette sur le côté du chemin, près de celle du curé.

— Poussez-vous, mon père, a crié un des hommes en armes, laissez la justice passer.

— Comment pouvez-vous nommer ça justice ?

— Ces femmes sont des traîtres à la France. Elles ont collaboré avec l’ennemi, a répondu l’un d’eux.

— Collaboré à l’horizontale, a ajouté un autre d’une prononciation rendue difficile par l’excès de boisson.

— Où est votre chef ?

— Marcel ? il est chez Ruthorbe, a répondu celui qui avait parlé en premier.

C’était un jeune homme d’à peine dix-huit ans, grand, mince, blond.

— Comment t’appelles-tu ?

— André le Floc.

— Tu es de Lomerec ? Je ne te connais pas.

— Dame oui ! Chez nous on ne fréquente pas les églises. On est de la sociale ! 

— Moi, je le connais, — a affirmé Guitte. — André, conduis-moi auprès de Marcel.

— Je croyais que tu ne voulais plus avoir à faire à lui.

— Allez ! Accompagne-moi, sans discuter.

— Bon, suis-moi. Eh les gars ! continuez, je vous rejoins à l’embarcadère.

— À l’embarcadère ? a demandé avec inquiétude Cannella qui s’était approché des deux femmes pour leur parler en aparté.

— Ne t’occupe pas d’elles, le curé ! Cela ne te regarde pas.

— Pourquoi là-bas ?

— On attend les camarades de plusieurs brigades, on va constituer un tribunal révolutionnaire, a ajouté un autre, encore plus jeune, dix-sept ans à peine.

— Je te connais, toi, tu es Bernard Pourchasse, il y a peu, tu étais enfant de chœur. Tu n’as pas honte de te comporter de la sorte ?

— Pourquoi honte ? C’est la guerre, il faut libérer le pays de ses ennemis.

— Mais, ces femmes ne sont pas des ennemis.

— Arrête, curé, — est alors intervenu André Le Floc, que l’altercation avait retenu. — Tu ne sais pas ce qu’elles ont fait.

— Mais si, je les connais, ce sont des femmes réfugiées à Lomerec parce qu’elles étaient recherchées par la gestapo, en Corrèze, pour actes de résistance ! Vous commettez une énorme erreur ! Libérez-les tout de suite.

 Le prêtre s’est interposé entre les deux femmes et les hommes en armes.

— Tire-toi de là, curé ! — a hurlé l’un d’eux qui n’avait pas encore parlé. — Tire-toi ou j’t’en plante une !

 Il venait de pointer son pistolet sur Cannella.

— Qui es-tu ?

— Le Mouel de Kermané et j’emmerde les curetons, alors, tire-toi et laisse-nous faire la justice des hommes. Celle de ton bon dieu, on n’en n’a rien à foutre ! Il n’est rien, ton Jésus et compagnie, rien que des conneries qu’on nous rabâche pour nous faire marcher droit. Où qu’il est ton Saint-Père quand c’est la guerre, hein, où qu’il est ? Mon père à moi, c’était p’t’être pas un saint, mais il est mort pour la France, à Saint Marcel, il y a tout juste deux mois, tué par les Allemands. Alors tes sermons, curé, tu peux t’les mettre où j’pense.

— Le Mouel, je connais ta famille, tes petits frères. Ta mère vient souvent à l’église. Tu as fait ta communion, je le sais.

— Tu m’y verras plus dans ton église, ou p’t’être pour y foutre le feu. J’me ferais bien un cureton, hein, les gars ?

 Il a jeté un regard circulaire à ses compagnons et éclatant d’un rire bruyant, il a visé Cannella et tiré. La détonation a attiré tous les regards. Le prêtre s’est écroulé, le sang a jailli de son bras gauche. L’une des femmes prisonnières s’est précipitée sur lui, ainsi que Guitte qui a immédiatement enlevé son chemisier pour lui faire un garrot dans l’espoir d’arrêter le flot de sang. Elle lance à André Le Floc, regardant la scène, figé :

— Va chercher les bonnes sœurs, vite !... Vas-tu y aller, bon Dieu ! Sinon il va mourir.

 Le Floc, sorti d’un coup de sa torpeur, s’est mis à courir vers la maison des sœurs infirmières, dans le bourg. Le Mouel, a rangé son arme dans sa poche, attrapé sans ménagement la femme au chevet du prêtre et l’a tirée vers l’autre prisonnière.

— Allez, les gars, on a perdu assez de temps.

Le cortège singulier des cinq hommes et des deux femmes tondues s’est remis en marche, provoquant, chez les villageois venus s’attrouper, émotion, malaise et excitation.

Cannella allongé sur la route près de son vélo continuait de perdre son sang. Le chemisier de Guitte s’est rapidement imprégné. Le Floc et deux religieuses sont arrivés d’un pas rapide. L’une d’elles, connue de tous sous le nom de sœur Charles-Madeleine, cornette noire et longue robe blanche, portait une trousse médicale.

— Mon père !... Dieu tout puissant, ils l’ont tué !

— Non, ma sœur, mais c’est sérieux, il faut le transporter au plus vite chez vous, Avez-vous un brancard ?

— Sœur Denise et vous, Le Floc, allez chercher le brancard à l’infirmerie, a ordonné la religieuse qui a pris une bande dans sa trousse.

— Non, je dois rejoindre mon groupe, Guitte peut y aller.

— J’ai besoin de Guitte, allez-y, vous aurez bien le temps de rejoindre votre bande de voyous plus tard ! Et rapportez-moi de l’eau.

— D’autres peuvent s’en charger, — a-t-il répliqué en désignant la foule qui faisait cercle maintenant autour du blessé, — j’ai des responsabilités.

— La responsabilité de tuer les gens ? Vous voulez qu’il meure ? Agissez en homme raisonnable, cela vous changera !

Sans savoir que répondre, Le Floc s’est trouvé incapable de résister à cette autorité et s’est dirigé à nouveau vers l’infirmerie, suivi de sœur Denise. Sœur Charles-Madeleine, une grande et forte femme d’une trentaine d’années a soulevé doucement la tête du prêtre dont elle a essuyé la sueur, passant un tissu blanc sur son visage, comme on le ferait avec un enfant malade, avec une tendresse que l’on n’attend pas chez une femme d’une telle nature.

— Guitte, aidez-moi à le soulever un peu… doucement, — a-t-elle ajouté en s’asseyant sur la route, — et appuyez sa tête sur ma cuisse, comme sur un oreiller.

Vincent Cannella semblait dormir, son visage était très pâle et malgré le tissu de la religieuse, son front et son menton perlaient de sueur. Bientôt, sœur Denise et Le Floc sont arrivés, portant un brancard de toile grise. Doucement, deux hommes du village y ont déposé le prêtre et l’ont transporté avec précautions jusqu’à la maison de la communauté religieuse. Avec fermeté, sœur Charles-Madeleine dirigeait les opérations.

— Posez-le ici et sortez, les spectateurs ne sont pas utiles. Nous allons nous occuper du père Cannella.

La foule massée maintenant devant la maison s’est peu à peu éparpillée. La plupart des hommes se sont dirigés vers le café-tabac du centre bourg, les femmes sont restées parler entre elles. Guitte a vu André Le Floc s’éloigner d’un bon pas vers la côte, sur la route de l’embarcadère. Pensant aux deux femmes tondues, elle a enfourché rapidement son vélo et l’a rattrapé.

— André, tu devais me conduire auprès de Marcel, tu l’as oublié ?

— Je n’ai plus le temps, vas-y toute seule.

— Arrête de faire l’imbécile, André. Il faut faire cesser cette cruauté, tu n’es pas une brute sauvage, Marcel non plus, a-t-elle argué en le fixant dans les yeux.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles. Justement, je dois être là, auprès de nos hommes, pour éviter des débordements et je dois rencontrer d’autres camarades partisans. Marcel est chez monsieur Ruthorbe, au Manoir de Bourgarel, dans le village de Lomérec. Tu sais où c’est ?

— Non, pas très bien.

— Moi, je connais, — a dit un jeune homme, brun, quinze ans, pas plus, en s’approchant. — Je peux vous y conduire, avec le vélo du curé.

— Très bien, Damien, accompagne Guitte chez Ruthorbe.

— Je pourrai vous rejoindre, après ?

— Bien sûr, Damien, à l’embarcadère.

Sur ces mots, André Le Floc s’est engagé d’un pas vif sur la route en direction de la mer. Guitte s’est tournée vers le jeune homme.

— Bon, et bien allons-y, mais après, tu ramènes le vélo au père Cannella.

Ils ont roulé côte à côte.

— André m’a dit que je pouvais le prendre, a répondu Damien en tendant son bras pour tourner à gauche, bien qu’il n’y ait eu qu’eux deux sur la route.

— Il ne t’a pas dit de le garder.

— Le curé n’a plus besoin de son vélo, maintenant.

— Qu’est-ce que tu racontes, il n’est pas mort, le père Cannella, dans quelques jours, il lui faudra à nouveau sa bicyclette.

— En attendant, je peux bien m’en servir, non.

— Non, elle n’est pas à toi.

— Il n’y a plus de règle, madame, c’est la guerre.

— Justement, elle se termine, c’est le moment d’agir autrement.

Ils roulaient maintenant entre deux rangées de grands arbres qui ombrageaient la route et rafraichissaient agréablement.

— Pendant quatre ans on s’est serré la ceinture, alors maintenant, il faut bien en profiter.

— Quelle mentalité ! Si tu ne rends pas le vélo au prêtre, j’en parlerai aux gendarmes.

— Les gendarmes, ils sont avec nous, avec Marcel et André, ce sont eux qui ont livré les deux femmes.

— Les gendarmes ?

— Oui, ils les détenaient depuis le départ des boches ; l’adjudant Quinquinat les a confiées à monsieur Ruthorbe, c’est comme cela que le groupe a pu s’en occuper.

Guitte n’a plus rien dit, elle a regardé la route qui défilait sous ses roues et réfléchi. Bientôt, Damien a tourné sur la droite pour emprunter un chemin de terre carrossé. Cent-cinquante mètres plus loin, ils sont arrivés devant une grille de fer forgé recouverte d’une peinture bleue écaillée. La grille était ouverte et le jeune homme s’est engagé sur une rabine bordée de grands arbres de plusieurs essences, chênes, marronniers, platanes et merisiers. Au bout, une pelouse et une grande demeure du dix-huitième, convenablement entretenues. Le soleil inondait la façade ornée de rosiers grimpants rouges et blancs. C’était la demeure de Louis Emmanuel Ruthorbe.

Damien est descendu de la bicyclette qu’il a posée contre un pilier de l’escalier d’entrée et a monté les marches. Guitte l’a suivi. Ils sont entrés dans le manoir, le contraste de température entre l’extérieur et le vestibule où ils se trouvaient maintenant était saisissant. La maison semblait déserte.

— Il y a quelqu’un ?

Aucune réponse. Puis au bout de quelques secondes, ils ont entendu des pas approcher. Une porte s’est ouverte, celle qui donnait sur un grand salon orné de boiserie. Une femme, âgée d’une soixantaine d’années, a alors passé le seuil. Elle parlait doucement, comme si elle craignait de réveiller quelqu’un.

— Que voulez-vous ? 

— Voir Marcel, nous venons de la part d’André Le Floc.

— Attendez un instant, je vous prie.

— C’est madame Ruthorbe, a dit Damien, alors qu’elle était repartie et qu’ils l’entendaient monter un escalier.

Guitte, soucieuse, se demandait comment elle allait convaincre Marcel de cesser ses agissements barbares. Il le fallait et pourtant, elle aurait souhaité être à mille lieues. Mais elle devait maintenant aller jusqu’au bout. À peine une minute plus tard, ils ont entendu des voix à l’étage et des pas descendre l’escalier. Marcel en tricot noir et pantalon clair, pistolet à la ceinture a été visiblement surpris de la voir. Il était accompagné d’un homme, grand et sec, vêtu d’un costume noir, en velours sur une chemise blanche.

— Guitte ! Que viens-tu-faire ici ?

— Tu ne t’en doutes pas ? Je veux te parler.

Il l’a regardée, semblant ne pas comprendre, puis un éclair a jailli dans ses yeux.

— Parle.

— Non, pas là, seule à seul.

— Je n’ai rien à cacher à monsieur Ruthorbe. Il est avec nous.

Elle l’a fixé, il affichait une expression d’une grande dureté, lèvres pincées, mâchoire serrée. « Il se venge de la gifle et de la rupture, » a-t-elle songé.

— Marcel, suis-moi dehors, ce que j’ai à te dire est personnel.

— Je n’ai plus rien de personnel avec toi, dis-moi maintenant pourquoi tu es là et va-t’en.

Elle a compris que la partie était perdue, il savait ce qu’elle était venue lui demander et il ne cèderait pas. Il voulait ainsi lui faire payer ce qu’elle lui a fait et se montrer dur face à Ruthorbe et au gamin. Alors, pour ne pas lui laisser cette occasion de montrer son implacabilité aux deux autres :

— Très bien, Marcel, je m’en vais. C’est la dernière fois que nous avons à faire ensemble.

Elle a tourné les talons, est sortie du manoir et a enfourché son vélo sous le regard des trois hommes.

De retour au bourg de Lomerec, Guitte s’est rendue à l’infirmerie. Le père Cannella était allongé sur un lit dans une pièce. Il dormait.

— Nous avons désinfecté la plaie, mais je n’ai pu calmer la douleur, nous n’avons plus d’anesthésique. Il me restait quelques somnifères. Vous avez pu convaincre ces sauvages ?

— Non, ma sœur, Marcel ne veut rien entendre.

— J’aurais dû y aller avec vous, mais je devais m’occuper du père Cannella. Je connais bien Ruthorbe.

— Si vous pouvez intervenir, ces femmes sont en danger.

— Prêtez-moi votre vélo.

Guitte a attendu la religieuse jusque tard dans la soirée. Sœur Charles-Madeleine est revenue, le visage en sueur avec une expression de colère. Sa simarre blanche s’était prise plusieurs fois dans le pédalier et était marquée de traces de graisse noire.

 Le souvenir de cette longue journée est resté vif dans la mémoire de Guitte tout au long de ces nombreuses années. Elle revoit la religieuse, appuyant le vélo de son père sur le mur de l’infirmerie, lui disant ces mots : « Je crains le pire pour ces deux malheureuses. »

Le lendemain, les corps des jeunes femmes avaient été décrochés d’une potence improvisée sur une branche, dans le bois de la propriété de Ruthorbe puis transportés sur une charrette à bras chez les sœurs. Le jeune Damien qui avait assisté aux supplices parla de viol avant qu’on ne les pende. Le temps passa, sans jamais vraiment effacer le souvenir de cette barbarie qui devint un sujet tabou pour la population de la commune. Un procès se conclut par un non-lieu, deux années plus tard. Les hommes de la bande à Marcel furent officiellement considérés comme résistants, libérateurs du pays.

À vrai-dire, une règle tacite de silence s’imposa dans le village de Lomérec et par extension dans toute la commune dont la plupart des habitants ignoraient la réalité des faits. Presque tout le monde avait, bien sûr, entendu parler d’un "drame", d’une exécution sommaire, mais chacun pensait que dans cette période trouble, de nombreux faits analogues avaient eu lieu. On ne parla plus de cette tragédie. Pour ceux qui y avaient participé, la vie s’était poursuivie. Certains, comme André étaient partis, pour un travail ou un mariage. Ceux qui étaient restés dans la région avaient vécu discrètement, mis à part Marcel que le mariage et la réussite sociale avaient autorisé à se donner de la respectabilité.

Guitte verse sa soupe encore chaude dans son assiette, puis commence à la manger en regardant la télévision. Elle se dit qu’elle n’ira certainement pas à l’enterrement d’André Le Floc, ni à celui de Marcel quand son heure arrivera.