Née en 1965 à Vannes, Isabelle Le Corre Morvan, après avoir vécu dans différentes villes bretonnes habite aujourd'hui à Vannes et travaille à Rennes.

Son premier roman, "Ma plus belle saison" enchante et captive grâce à une écriture sobre, incisive et efficace d'où s'exhalent humour et sensibilité.

Vous ne quitterez pas les pages de ce livre et les personnages principaux Gisèle et Jean sans "une envie d'y revenir".

Isabelle le Corre Morvan nous offre une belle image de vie et traite avec beaucoup de lucidité et de tendresse un sujet de société peu évoqué en littérature.

Ma plus belle saison

 

 

Gisèle a soixante-dix-sept ans, elle aime lire à l'ombre de son figuier et savourer les plaisirs de l'existence : les caresses d'un bonheur quotidien, celui qu'elle sait si bien saisir.

Puis un jour…

On a décidé pour elle. Gisèle doit intégrer la maison de retraite.

Mais alors qu'elle pensait être remisée en attendant sagement et sans histoire les confins ultimes d'une existence devenue morne et sans désir, elle va connaître, grâce à Jean, sa plus belle saison.

L'Extrait

J’ai 77 ans. Bon, c’est encore dans les 7, mais c’est plus près des 8. En tout cas, je m’approche de la fin. Pourtant, il y a peu, c’était encore la faim qui me tiraillait : faim de vivre, faim de savourer chaque petit plaisir de l’existence, un arc-en-ciel magnifique après un orage, prendre un livre à l’ombre de mon généreux figuier en fermant les yeux pour respirer son odeur. Toutes ces petites choses du quotidien comme des caresses de bonheur toutes simples mais si essentielles. Hélas ! Fatale cassure du col du fémur puis complication, et cette maudite casserole avec mes deux œufs durs…. Dommage que les poussins n’y étaient pas suffisamment grands. Leurs piaillements effrayés, dus au fait qu’on leur chauffe les fesses, m’auraient peut-être avertie que j’avais oublié de mettre de l’eau dans ma casserole. 

Toujours est-il que la maison a partiellement brûlé. Alors, je vais me retrouver dans une maison de retraite, pour mon plus grand malheur.

« C’est mieux ainsi ! » dit mon unique héritière qui a pris l’habitude de penser à ma place depuis longtemps, comme si son cerveau s’étoffait à mesure que le mien s’étiolait, s’étouffait.

Bien sûr, c’est mieux ainsi… Tu ne t’encombreras plus de ta vieille mère que tu visitais une fois par mois ; il faut dire que c’est quand même à 30 km de la maison «... Et puis tu sais, avec les enfants, l’école, le sport et la musique, je cours toujours… ». Pourquoi se donne-t-elle toujours autant d’importance ? Pourquoi, depuis sa naissance, me regarde-t-elle pitoyablement quand un grain de folie me submerge et me fait faire des choses qui m’amusent infiniment ?

Déjà bébé, quand je la chatouillais sous le menton pour la faire gazouiller comme on fait aux petits, au mieux elle me regardait fixement avec un sourire aussi courbé qu’un double décimètre en fer, au pire elle régurgitait en prenant soin de diriger son jet de lait acide vers ma main importune, ou les grands jours, vers mon visage. Comment peut-on enfanter des êtres qui nous ressemblent si peu ? Enfin, c’est ainsi…

Ma valise est donc prête, et j’attends sur ma chaise à l’entrée de la maison le dernier coup de sonnette qui m’indiquera qu’il est temps de partir définitivement. Partir vers ma crèche du troisième âge où, contrairement aux enfants, on régresse de plus en plus au lieu de progresser. Alors, je n’attends ni n’espère plus rien… Si, juste que la mort fasse son œuvre avant d’être à un stade plutôt dépassé qu’avancé. Voilà, sonnerie, puis dernier tour de clé, je regarde cette maison où je me sentais si bien. J’ai le cœur en lambeaux et ma démarche d’automate pour me rendre jusqu’à la voiture est autant due à ma douleur à la jambe qu’au boulet à l’âme qui m’envahit. Le trajet distant d’une heure entre ma maison et cette colonie de vieux est silencieux. En passant dans le bourg de Signol, je demande à ma fille de s’arrêter pour acheter un magazine. Après un soupir à peine dissimulé (il faut la comprendre, cela va lui faire perdre 5 min !). « Ecoute ma grande, le temps s’en va et nous n’y pouvons rien, ni toi, ni moi. Alors, ces cinq minutes, comme toutes les autres de ta vie, utilise les à faire plaisir, à toi ou aux autres… Le plaisir, connais-tu au moins ce terme, tant l’austérité paraît profonde chez toi ? » Evidemment, je n’ose lui prononcer ces mots à haute voix et même si son regard croisait le mien, comprendrait-elle ce que je pense ? Probablement pas, pas plus aujourd’hui qu’hier. Ceci dit, ma gentille "fifille" consent néanmoins à s’arrêter et me propose d’aller acheter elle-même ce que je veux.

Je lui réponds « non » d’un ton sans appel, car c’est peut-être ma dernière promenade en dehors du parc de ma prison de vieux, et je lui précise que je préfère y aller seule. Pour unique réponse, elle tourne la tête. J’ai décidé de prendre mon temps ; oui, peut-être pour l’embêter une dernière fois, mais surtout pour savourer cet ultime moment de liberté.

Je choisis un magazine et ce pourquoi je voulais vraiment venir : acheter quelques jeux de grattage avec le billet de vingt euros que j’ai réussi à dissimuler en dehors de mes autres papiers sans que ma fille ne le voit. J’ai le sentiment d’être une enfant pas sage qui vient de voler un billet à sa grand-mère sans avoir été prise. Hélas, la grand-mère c’est moi. Comme on jette une bouteille à la mer, j’espère, sans trop y croire, avoir un billet gagnant qui me permettrait de réparer ma maison endommagée. Comme le buraliste me rend un peu de monnaie, je réalise qu’il me reste suffisamment d’argent pour m’acheter un paquet de cigarettes, celles que je fumais avant le décès de mon mari, il y a plus de dix ans. Quelle imbécile j’ai été ce jour là, en répondant favorablement à la demande de ma fille, faisant la promesse de ne plus jamais fumer… « C’est assez de perdre son père à cause du cancer » m’avait-elle dit alors. Peut-être avais-je naïvement espéré que nous nous rapprocherions grâce à cette promesse. En tout cas, aujourd’hui je m’en fiche, nous sommes aussi éloignées l’une de l’autre que deux cours d’eau parallèles et j’ai envie d’avoir un paquet de cigarettes au cas où... au cas où quoi ? Je ne sais pas, puisqu’il ne suffit pas de fumer un paquet pour en finir avec la vie. Non, c’est juste que malgré mon grand âge, je n’ai peut-être pas tellement grandi…

Je suis juste une vieille dame indigne. J’achète également une boîte d’allumettes en contenant suffisamment pour me laisser deux chances si je tremble trop. N’ayant plus d’argent, je sors de chez le buraliste, mes jeux de grattage dissimulés dans la poche de mon manteau, sous mon paquet de cigarettes. Sur le pas de la porte du tabac-journaux, la curieuse vision d’un vieil homme au regard triste m’apparaît. Nous nous regardons un instant, sans échanger un mot, juste un sourire.

Je rejoins ma fille dehors. Pour masquer (mal) son impatience, elle s’active à nettoyer frénétiquement le pare brise de son 4 x 4 ; sans un mot, elle me fait un signe de tête, aussi tendre que le bourreau ordonnant au condamné de monter sur l’échafaud, pour m’intimer l’ordre de remonter à bord de sa voiture. J’obéis. Que puis-je faire d’autre ? Qu’a-t-on comme pouvoir quand on est âgé, piéton et pas en très grande forme, face à un 4 x 4 rutilant conduit par une femme de 25 ans sa cadette ? Alors, pour ne pas pleurer, je remonte dans la voiture en serrant fort mes cigarettes au fond de ma poche ; je sais que je ne gagnerai pas cette guerre - sauf avec un ticket miraculeux - alors je savoure tristement ma petite victoire.

– Dans cinq kilomètres, on y est ! s’exclame-t-elle.

Souhaite-t-elle que je saute au plafond de la voiture en applaudissant ? De toute façon, il est trop bas ! Est-ce juste pour meubler le silence entre nous, encore plus pesant que d’habitude, qu’elle dit cela ? Toujours est-il que mon cœur se serre aussi sûrement que l’on scelle un cercueil avant de l’abandonner définitivement à la terre. Nous passons sous un immense porche où l’on peut lire "Bienvenue à la Maison des lilas". Comment peut-on souhaiter la bienvenue à un tel endroit qui devrait plutôt s’appeler "la Maison des chrysanthèmes", tant il semble proche de la mort. Ma tête résonne au rythme des graviers sous les roues de la voiture.

 

Un panneau indique 20 km/h, sans doute est-ce la vitesse maximale à laquelle il est permis de vivre ici. Il est 11 heures et le parking visiteurs n’est garni que de deux voitures, certainement la famille du mort du jour… « Allons Gisèle, ne t’affole pas ; il y a peut-être des choses bien à l’intérieur… Ne sois pas pessimiste avant d’avoir vu ! »...